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Siné et l’Inquisition
Cette fois ça n’a pas marché. Depuis le début des années 1990, on ne
comptait plus les adversaires de l’impérialisme, du néolibéralisme, des
médias dominants,etc., qualifiés d’antisémites, voire de « nazis (1) »
par quelque gardien de l’ordre social. Le prétexte pouvait être léger,
inexistant même. Qu’importe : écrasé par la gravité de l’imputation,
l’accusé devait aussitôt exciper de ses états de service antiracistes,
évoquer la liste de ses amis et parents promptement transformés en
cautions de moralité, autopsier un trait d’humour plus ou moins réussi.
Rien n’y faisait. Car seul le tribunal de l’Inquisition et ses juges
inamovibles (Alain Finkielkraut, Ivan Rioufol, Alexandre Adler, Philippe
Val, Bernard-Henri Lévy...) avaient la permission de manier l’irrespect,
la provocation, de frôler (ou de franchir) la ligne jaune de la
stigmatisation collective. Eux pouvaient justifier — au nom de Voltaire
et du droit à la caricature — leurs dérapages sur, par exemple, la
couleur des joueurs de l’équipe de France ou l’assimilation de l’islam
au terrorisme.
Torquemada n’avait rien à redouter. Quadrillant les médias, il déployait
les techniques décrites dans Le Barbier de Séville — « Puis tout à coup,
on ne sait comment, vous voyez la calomnie se dresser, siffler,
s’enfler, grandir à vue d’œil ; elle s’élance, étend son vol,
tourbillonne, enveloppe, arrache, entraîne, éclate et tonne, et devient,
grâce au Ciel, un cri général, un crescendo public, un chorus universel
de haine et de proscription. » A une différence près : le « on ne sait
comment » de Beaumarchais était dépassé puisque nul n’ignorait à cause
de qui Edgar Morin, Pierre Péan et Philippe Cohen, Daniel Mermet, Hugo
Chávez, Pascal Boniface, Jacques Bouveresse, Charles Enderlin, Pierre
Bourdieu, José Bové... sans oublier Le Monde diplomatique, ont été
suspectés ou accusés d’antisémitisme.
En juillet dernier, un journal qui se voulut autrefois « bête et méchant
» — et qui s’ingénie sur ce point à passer du second degré au premier —
a entrepris d’ajouter à la liste le caricaturiste Siné. Torquemada,
cette fois incarné par Val, est l’employeur du contrevenant. Il lui a
fallu une semaine pour décréter que l’une des chroniques de Siné
publiée, avec son imprimatur, dans Charlie Hebdo était... antisémite.
L’accusation, fantaisiste, visait-elle à se débarrasser d’un gêneur,
comme le pensent à la fois l’auteur du « délit » et d’autres
caricaturistes (Martin, Lefred-Thouron, Plantu, Willem, Tignous,
Pétillon) ? Récalcitrant, le prévenu a refusé de signer la lettre
d’aveux que le patron du journal, s’inspirant pour le coup d’une
tradition assez peu satirique, avait rédigée pour lui. Il a été
congédié. L’affaire aurait pu en rester là, et Siné demeurer au banc
d’infamie, lâché par la plupart de ses anciens camarades, sa photo
bientôt gommée des albums commémoratifs.
Seulement, cette fois, la manœuvre semble se retourner contre ses
instigateurs. En marquant leur solidarité avec le dessinateur calomnié,
des milliers de personnalités, d’intellectuels, de journalistes et
d’anonymes ont signifié que ce manège devait cesser. Et que l’imputation
d’antisémitisme, ce « mot qui tue » du débat intellectuel français, ne
saurait être utilisée comme argument de convenance pour discréditer un
adversaire trop remuant.
Pierre Rimbert.
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