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Re: interlude photographique et culturel

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  Sujet:   Re: interlude photographique et culturel  
 De: bien.a.v...@orange.fr (Bien a vous)
 Groupes: fr.soc.homosexualite
 Organisation: Your Company
 Date: 08. Nov 2008, 19:41:09
 References: 1
Bien a vous <bien.a.vous@orange.fr> wrote in
news:Xns9B50D1D884971bienavouswanadoo@193.252.117.183: 

> C'est un beau livre sur les tatouages polynésiens 

Tahiti Tatoos
Gian Paolo Barbieri

Introduction de Michel Tournier

-------------------------------------

Ce qu'il y a de plus profond dans l'homme, c'est la peau, disait Paul 
Valéry. Sans doute parce que c'est par elle que nous nous offrons comme 
objets les uns aux autres. Il y, a premièrement la couleur de la peau. 
Dans nombre de sociétés règne une hiérarchie sourcilleuse qui va du plus 
noir à la base et monte jusqu'au plus blanc au sommet, en passant par 
toutes les nuances des bruns et des beiges.  C'était vrai il y a moins 
d'un siècle même en Europe parmi les "blancs", car le bronzage sous 
l'effet du soleil était ressenti comme la marque ignominieuse de la 
classe sociale la plus vile, celle des travailleurs ruraux. Les temps 
ont changé, et il serait passionnant de savoir pourquoi. A grands frais 
les citadins s'exposent au soleil contre les conseils formels des 
médecins. Etre bronzé même en hiver est du dernier chic, dans les pays 
nordiques. En même temps se dessine une réhabilitation du Noir: black is 
beautiful. Dans toute cette histoire de peau, le tatouage occupe une 
place énigmatique et paradoxale. Car le tatouage occidental et le 
tatouage polynésien s'opposent de façon absolue et très instructive.

La révélation que telle personne de notre connaissance ou de notre 
entourage porte des tatouages sur le corps suscite en notre Occident 
moderne des sentiments divers. Notons tout d'abord que l'usage veut ici 
que le tatouage puisse demeurer secret. On ne tatoue ni le visage, ni 
les mains. Le tatoué se révèle comme tel parce qu'il le veut bien, en 
dénudant son corps. C'est son intimité qu'il livre ainsi, et cela suffit 
à conférer au tatouage une dimension quasi érotique. Aussi bien ces 
tatouages occidentaux évoquent-ils des aventures sentimentales privées: 
déclarations d'amour ou de haine, vengeance assouvie ou inassouvie. 
Trois autres traits semblent se rattacher à cet aspect secret et 
sentimental du tatouage occidental : il dévoile des origines équivoques, 
voire crapuleuses. On se fait tatouer dans la marine, dans la Légion 
Étrangère et surtout en prison, de préférence au bagne. On songe 
évidemment à la marque des forçats appliquée au fer rouge. Deuxièmement 
le tatouage s'acquiert dans la souffrance. Enfin troisièmement il ne 
peut s'effacer. On notera l'extraordinaire cohérence de ces caractères. 
On pourrait même les réunir en une seule phrase: quiconque a souffert 
dans un milieu misérable en gardera toujours la trace douloureuse sur 
son corps.

Telle est la typologie du tatouage occidental. On y ajoutera cette 
information émouvante et énigmatique de l'acteur Michel Simon qu'on 
interrogeait sur le fait qu'il était tatoué: " Mes amis le sont comme 
moi. Jamais un tatoué ne trahit. "

On peut, semble-t-il, partir de cette définition du tatouage pour tenter 
de déchiffrer "à l'occidentale" le phénomène tel qu'il apparaît à nos 
yeux dans les îles polynésiennes. Il est d'abord évident que le tatouage 
polynésien n'a aucun caractère secret, bien au contraire. Il couvre 
ostensiblement un corps peu vêtu. Il est là pour être vu. C'est le 
contraire d'un stigmate. On pourrait même dire qu'il remplace le 
vêtement, qu'il habille le corps polynésien. Il convient à ce propos de 
rappeler que le vêtement occidental déborde largement sa fonction 
utilitaire. Nous nous vêtons certes pour nous protéger du froid et des 
contacts blessants. Mais nos vêtements sont aussi signe de coquetterie 
(ou de négligence), de richesse (ou de pauvreté), de pouvoir (ou de non-
pouvoir), de fonctions, grades etc. Nos vêtements sont langage, mais 
c'est un langage surajouté au corps et second par rapport à leur 
fonction utilitaire.

Le tatouage polynésien est lui aussi langage, mais primaire, primordial, 
originel. Par le tatouage, le corps devient corps-signe. Il est 
grimoire, savoir, initiation. Et c'est là que la souffrance et 
l'indélébilité prennent un sens tout différent de celui qu'elles ont en 
pays occidentaux. Car le vêtement occidental ne fait pas souffrir celui 
qui l'endosse, et on peut toujours l'échanger contre un autre vêtement. 
Il y a en lui une facilité et une gratuité qui le disqualifient. Mais la 
souffrance et l'indélébilité du tatouage polynésien sont loin de 
signifier misère et salissure, comme pour le tatouage occidental. Elles 
chargent simplement d'une gravité incomparable le signe creusé pour 
toujours dans le corps de l'initié. On notera par parenthèse la fuite 
assez lâche et vaine de l'homme occidental devant les marques qui 
s'inscrivent malgré lui dans sa chair au cours de la vie. Stupidement il 
voudrait pour l'éternité rester jeune, frais, innocent, bébé. Mais la 
vie laboure inexorablement son corps et son visage, et aucune cure ni 
chirurgie de rajeunissement ne lui rendront sa lisseur de jadis. Et il a 
raison en un sens de se désoler de vieillir, car les rides et les 
affaissements qui l'enlaidissement ne signifient rien d'autre que 
décrépitude.

Cette horreur du vieillissement n'existe pas pour le Polynésien. Car ses 
tatouages font de son corps et de son visage - qui n'étaient à 
l'origine, comme chez l'occidental, que chair insignifiante - des 
oeuvres d'art propres à inspirer l'amour. C'est le corps-joyau et le 
visage-bijou. Le tatouage polynésien se veut d'abord déclaration 
d'amour. Mais ce signe n'est pas dépourvu de sens. Il porte une parole 
qui doit être harmonieuse. C'est un corps-poème. Et celle parole doit 
être véracité et fidélité. C'est le corps-signature. On retrouve là en 
clair le mot de Michel Simon: un tatoué ne trahit jamais. C'est qu'il 
est parole incarné, signature faite chair.

J'ai rêvé jadis d'une certaine interprétation des premières lignes de la 
Bible que je veux rappeler ici. J'ai imaginé qu'Adam et Eve avant le 
péché originel n'étaient pas vraiment nus, mais couverts de signes, 
lesquels étaient paroles de Dieu. Ils ne travaillaient, ni ne 
vieillissaient car leur vocation s'accomplissait dans ce rayonnement de 
la vérité divine émis par leur peau, comme certains oiseaux chantent 
spontanément la gloire du Créateur. Puis est survenue la rupture. Le 
péché a brisé le pacte divin. Dès lors le manteau de mots qui couvrait 
Adam et Eve leur fut arraché. Et ils se trouvèrent nus et honteux avec 
cette peau blanche et insignifiante. Leur fonction changea et au lieu de 
proclamer en silence et immobiles le Verbe Divin, ils durent s'atteler à 
des tâches laborieuses. Leurs corps se couvrirent de cals et de 
cicatrices.

C'est en ce sens que la Polynésie peut être appelée le Paradis retrouvé.

Michel Tournier 
De l'Académie Goncourt
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--
Marc


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* interlude photograph
Bien a vous
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