Et pour quelque 800 000 dollars de plus, par Jean-Pierre Langellier
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Sujet: Et pour quelque 800 000 dollars de plus, par Jean-Pierre Langellier
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Date: 08. Oct 2008, 23:32:54
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Chronique
Et pour quelque 800 000 dollars de plus, par Jean-Pierre Langellier
LE MONDE | 08.10.08 | 13h25
L' héroïne de cette histoire est une mallette de businessman. Elle
aurait pu rester pour toujours anonyme, mais voilà : le 4 août 2007,
vers 3 heures, une jeune et jolie douanière de l'aéroport de Buenos
Aires, la trouvant suspecte, l'a ouverte. Et elle a découvert 800 000
dollars, en coupures de cinquante.
La mallette est devenue la cause, et l'objet, d'un feuilleton
politico-judiciaire au plus haut niveau, mettant aux prises l'Argentine,
le Venezuela et les Etats-Unis. Elle a fini par livrer une partie de son
mystère au cours d'un procès ouvert le 2 septembre devant un tribunal de
Miami. Et d'abord cette quasi-certitude : l'argent qu'elle contenait
était un "cadeau" du Venezuela à la future présidente argentine,
Cristina Fernandez, à l'époque en pleine campagne électorale au côté de
son mari Nestor Kirchner, à qui elle succédera.
Le détenteur de la mallette s'appelle Guido Antonini Wilson. Cet homme
d'affaires corpulent, âgé de 47 ans, américano-vénézuélien, est un
familier des pots-de-vin et des entremises opaques. A partir de son
témoignage, le jury de Miami s'efforce de reconstituer cette affaire d'Etat.
Dans la nuit du 3 au 4 août 2007, la mallette accomplit son dernier
voyage incognito, entre Caracas et Buenos Aires, à bord d'un Cessna où
ont pris place, outre Antonini, sept hauts fonctionnaires argentins et
vénézuéliens. Parmi eux se trouve l'autre personnage-clé de l'affaire,
Claudio Uberti, un homme de confiance du gouvernement argentin. Avant
l'embarquement, Uberti aurait reçu la mallette des mains de Rafael
Reiter, le chef de la sécurité de PDVSA, la compagnie pétrolière et
vache à lait de l'Etat vénézuélien, avant de la confier à Antonini en
lui promettant qu'il la récupérerait à Buenos Aires.
Uberti aurait convaincu Antonini de courir ce risque en lui faisant
miroiter de juteuses commissions dans un projet pharaonique de gazoduc
défendu alors par le président vénézuélien Hugo Chavez et aujourd'hui
abandonné. Avant son épilogue fatal, ce fut un vol sans histoires, à
part quelques fortes turbulences aériennes. Pour se remettre, les
passagers eurent droit à la projection du Parrain, un détail qui ne
s'invente pas. La deuxième partie de l'histoire se passe aux Etats-Unis
alors qu'à Caracas on se rend vite compte de l'énormité de la gaffe
commise. Il eût été si simple de faire transiter l'argent en toute
discrétion par la valise diplomatique. Cinq agents vénézuéliens
débarquent donc en Floride et contactent Antonini.
Mêlant menaces et promesses, ces agents lui demandent d'occulter le
scandale. Qu'il dise que l'argent lui appartient, qu'il mette hors de
cause PDVSA et Uberti, cerveau de l'opération, qu'il accepte de signer
un pouvoir autorisant un avocat argentin à le défendre à Buenos Aires,
où il a été inculpé pour contrebande d'argent, et la justice saura se
montrer généreuse. Mieux, il obtiendra "tout ce qu'il veut", y compris
par exemple de lucratives licences pour exporter de la viande.
Les envoyés très spéciaux de Caracas ignorent l'essentiel : peu après la
découverte de la mallette, Antonini, "pris en charge" par le FBI, a
accepté de collaborer avec lui pour éviter la prison ou l'extradition.
Les policiers fédéraux lui ont confié un équipement miniaturisé qu'il
dissimule dans ses vestes. Grâce à ce micro, entre août et décembre
2007, il enregistre pas moins de 220 conversations, au téléphone, ou
lors de déjeuners au restaurant. Autant d'éléments de preuves pour le
futur procès.
Au fil des semaines, le FBI tente de piéger Hugo Chavez. Ses experts
rédigent une lettre, signée par Antonini, et où ce dernier réclame au
président 2 millions de dollars pour prix de son silence. En retour, le
chef des services de renseignements de Caracas, Henry Rangel Silva,
appelle à deux reprises Antonini. Hugo Chavez l'aurait chargé de régler
ce problème qui l'irrite, en puisant dans les fonds secrets.
En décembre 2007, tout ce beau monde est arrêté et inculpé pour "action
illégale" sur le territoire américain pour le compte d'un gouvernement
étranger. Une accusation qui peut valoir jusqu'à quinze ans de prison.
Paradoxe : les principaux protagonistes de l'affaire, Uberti et
Antonini, ne sont ni détenus ni même inculpés. Le premier est hors
d'atteinte ; le second, mis à l'abri dans un lieu sûr par le FBI, ne
réapparaîtra qu'au début du procès, comme témoin-clé de l'accusation.
A Miami, un seul des quatre accusés clame son innocence : Franklin
Duran, 41 ans, riche entrepreneur vénézuélien. Les trois autres ont
préféré plaider coupable pour bénéficier de la clémence du jury. Ils ont
affirmé, comme Antonini, que l'argent était destiné à Cristina
Fernandez, en disant tenir cette information de Henry Rangel Silva en
personne.
Buenos Aires a tenté de discréditer "le mythomane" Antonini, en
réclamant son extradition. Face aux demandes d'explication de
l'opposition argentine, le pouvoir assure maintenant que l'affaire ne
restera pas "impunie". Caracas l'a mise au compte des "ordures de
l'empire nord-américain" en assurant que ni le gouvernement ni PDVSA n'y
étaient impliqués.
Le scandale a au moins fait une heureuse, la jolie douanière qui l'a
fait involontairement éclater. Exploitant sa soudaine célébrité, Maria
de Lujan Telpuk, 27 ans, a rapidement démissionné. Après s'être fait
grossir les seins, elle a posé en tenue d'Eve dans Playboy, à côté d'une
mallette débordant de billets verts, et sous le titre : "La corruption
toute nue".
Jean-Pierre Langellier
Article paru dans l'édition du 09.10.08.

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