Anarchie vaincra (10).
L’hiver dernier et au début du printemps, je prédisais que le réel
début de la crise serait pour cet été. Le gouvernement, lui, voyait la
fin de la crise avec les beaux jours. On voit où l’on en est.
La banque d’affaire Lehman Brother affichait $13,8 milliards de perte
début septembre, un gouffre colossal à l’aulne d’il y a deux ou trois
ans. Quand elle a cherché à se refinancer, personne ne lui a fait
confiance : les pertes paraissaient trop légères. Quelques jours plus
tard, c’était la faillite avec un passif de $613 milliards, il
manquait juste un chiffre devant ceux publiés précédemment ! Si le
crack de Enron avait été décrit comme le cataclysme économique du
siècle, L’effondrement de LB est un ordre de grandeur au-dessus. Mais
il y a une autre différence :
Enron était une société vite construite, vite démolie. Lehman Borthers
était une institution financière vieille de plus d’un siècle et demi,
sa création était pratiquement contemporaine des débuts du capitalisme
« moderne » et du manifeste communiste de Marx et Engels de 1848. Une
cathédrale ne s’effondre pas, il y a même une théorie mathématique
pour cela : le temps copernicien qui dit en bref qu’une structure qui
existe depuis X années a beaucoup de chance de perdurer encore X
années dans un déroulement linéaire de l’histoire. Si vous voyez une
HLM construite il y a 20 ans, c’est presque normal d’assister à sa
destruction, par contre une cathédrale vieille de plusieurs siècle
doit survivre au-delà de ce que vous pouvez espérer voir. Ici, c’est
une cathédrale qui s’est effondré, c’est donc un « accident » rare et
peu probable.
Dans la foulée, c’est Merril Lynch, qui affichait $52,2 milliards de
pertes, qui a disparu, racheté par Bank of America avec plus qu’une
forte incitation du gouvernement (vous le faites ou on vous coupe les
vivres et vous mordez la poussière avec vos $21,2 milliards de
pertes). Résumé un peu brutalement, c’est ce qu’a dit le trésor US à
B. of A. en une semaine, ce sont donc deux institutions séculaires qui
ont disparu, ce n’est plus un hasard, c’est impossible en temps
copernicien où le postulat de base est que toutes les époques sont
identiques. Manifestement, on est plus dans une époque qui est
semblable aux autres, nous sommes en période de révolution et non plus
d’évolution. Que le mot ne plaise pas ne fait pas de différence. Que
cette révolution ne soit pas conforme à l’image d’Epinal n’y change
rien.
Logiquement, Citygroup ($55 milliards de pertes affichées) et UBS
($44,2 milliards) devraient être les monuments suivants à s’écrouler.
De 5 grandes banques d’affaires US au début de l’année, il n’en reste
plus que deux. Evidemment, l’effondrement de Lehman Brothers n’a pas
fait disparaître les créances, les prêteurs se voient obligés de
déverser des flots d’encre rouge dans leurs comptes, ce ne serait pas
trop grave si leur situation était par ailleurs florissante, mais ce
n’est pas le cas, la perte s’ajoute à leurs propres pertes
précédentes. Mais surtout, cette fois, ce ne sont pas des ménages
pauvres qui « pollue » le capitalisme, mais une institution au crédit
rigoureusement sûr il y a quelques mois. C’est évidemment
catastrophique pour la confiance, base du système bancaire, car si LB
s’est effondré, qui est à l’abri ? La réponse évidente : personne,
paralyse le système plus que les $613 milliards de pertes.
Dans une perspective spatiale, il faut noter que la faillite de L.B.
représente 3 fois ce qu’aurait coûté une opération « homme sur Mars »
étalée sur 15 ans. Il y a peu, on nous disait qu’une telle opération
ruinerait l’humanité ! C’est aussi l’équivalent du budget militaire US
sur un an avec ses deux guerres en Irak et Afghanistan. Le capitalisme
affronte donc bien une situation de guerre, même s’il ne veut pas
encore l’admettre. Bien que cela n’intéresse personne, la perte de
L.B. est aussi équivalente au revenu annuel des 1,2 milliards de
personnes les plus pauvres. Il faut donc voir avec quoi jouent nos
maîtres. Leur Monopoly soit-disant virtuel condamne à la famine et à
la mort des millions de personnes pour arriver à cette triste fin
absurde.
Au printemps, le trésor US avait affirmé ouvrir des lignes de crédits
illimités aux banques et entreprises pour sortir de la crise. On a vu
avec L.B. qu’il n’en a rien fait, le problème commence à dépasser même
la réserve fédérale. La non intervention de la FED peut s’expliquer à
trois niveaux :
1/ le problème est trop important pour secourir tout le monde, il
faut donc faire des choix.
2/ Les banques d’affaires sont sacrifiées s’il n’est pas possible de
trouver un repreneur comme pour Merrill Lynch
3/ il se profilait un autre crack autrement plus menaçant : celui de
AIG.
Cette fois, ce n’est plus une banque qui coule, mais une compagnie
d’assurance, pas n’importe laquelle, la première au monde et surtout
une clé de voûte du système des « swap », ces titres d’échanges entre
banques qui sont l’instrument de base du capitalisme mondial.
Au dernier moment, la FED à donc nationalisé AIG, lâchant $85
milliards et prenant son contrôle à hauteur de près de 80%. Les swaps,
c’est $60 trillions ! sauver cela pour $85 milliards c’est donné. Sauf
évidemment que rien n’est sauvé et que si , comme c’est plus que
probable, 20% des swaps sont pourris, il faudra y mettre $12 trillons,
deux fois le montant de l’économie « réelle » mondiale. Donc, c’est
impossible et la position de la FED ne peut se qualifier que de
reculer pour mieux sauter. Le président Bush est intervenu deux fois
en deux jours, un record, pour dire finalement qu’il engageait $ 1000
milliards. Les bourses en sont sorties euphoriques : Un trillion de
dollars à flamber dans la spéculation en quelques mois, pensez-donc !
Si l’on y regarde bien, toutefois, cette annonce marque un recul. En
février il était question d’ouvertures de crédits illimités pour tout
le monde. Début septembre, avec Fannie Mae et Freddie Mac il était
encore question de couvrir toutes les pertes, les dettes des deux
sociétés hypothécaires se montant à $1600 milliards. Maintenant, on en
est à « seulement » $1000 milliards à se partager entre tout le monde,
une fois déduites les dépenses déjà engagées, il ne reste plus que
$700 milliards pour « sauver le monde ». Une fois ce pactole croqué
dans de nouvelles spéculations stériles « pour se refaire »,
qu’adviendra-t-il dans 6 mois ? Déjà, les banques n’y croient plus…
Y.B.