"scrongneugneu" a écrit :
>> "news.neuf.fr"
>> Crier c'est bien, mais parler c'est mieux :-)
> Cette vision des choses n'engage que vous, celle d'un observateur aussi
> passionné qu'il soit par le détail historique, le fait est que les gars
> parlaient peu dans les tranchées, ils criaient ça on en est quasi
> certains.
> Vous reprochez à Tardi ce à quoi ce dernier réfute à faire ou être c'est à
> dire un historien, Tardi ne crie pas il ne parle pas non plus il dessine,
> un côté unilatéral de la guerre bien évidemment, celle du fond des trous,
> c'est certes restrictif à vos yeux mais bon, le but n'étant d'éclairer
> personne sur les dessous d'une guerre mais, oui, de stigmatiser l'horreur
> des combats ... mais je crois que nous tournons en rond petit, pas taper.
> :-)
Bah, on se tient compagnie et pis on papote un peu, comme deux vieux poilus
fixant l'horizon à leur poste d'écoute ;-)
Donc, si nous sommes d'accord pour dire que "C'était la guerre des
tranchées" n'est pas un livre d'historien, mais l'oeuvre d'un dessinateur,
il n'empêche que cette oeuvre, malgré la mise en garde de son auteur,
prétend néanmoins présenter une vision de l'histoire. Cette vision est-elle
critiquable ? J'estime que oui. Et pourquoi ? Parce que, parmi un milliard
de choses sujettes à description même au sein des tranchées, Tardi opère une
sélection extrêmement restrictive à laquelle il assigne un but un peu bête :
démontrer à quel point la guerre c'est pas bien, ça fait mal et ça tue. Or,
ce faisant, il s'attire bien évidemment toute notre sympathie, mais il
fausse la perception ou, plus grave encore, la compréhension de notre
histoire qu'il résume à sa propre problématique.
Encore une fois, la question n'est pas de savoir si les poilus criaient ou
ne criaient pas dans leurs tranchées, la question est de déterminer de
quelle poitrine sortent ces cris, de celle des poilus ou bien de celle de
Tardi ? De sa poitrine ou de son imaginaire d'artiste ? Je prends un exemple
parmi d'autres, celui de la mise en scène de la mort du poilu Huet : nous
sommes en septembre 1914, Huet porte encore le képi et le pantalon garance.
Les hommes de la Compagnie s'arrêtent en rase campagne, mettent un pied à
terre derrière un fossé et chacun d'ajuster avec son Lebel toute une colonne
de fantassins allemands. Hélas, les Boches se font précéder par les femmes
et les enfants d'un village belge. Nonobstant, le capot ordonne le tir.
Huet, bien obligé, s'exécute aussitôt et tire plusieurs fois droit devant
lui. Deux ans plus tard, on retrouve Huet dans une tranchée. Il pleut et il
a la fièvre. Son esprit est hanté par la vision d'une jeune femme et de ses
deux enfants qu'il a peut-être tué durant l'été 14. Il les revoit sans
cesse. Il n'en peut plus. Alors, il franchit le parapet et va se jeter dans
les barbelés ennemis afin qu'Helmut, dont il connaît la précision du tir,
lui loge la balle qui mettra fin à ses cauchemars. Très bien. Pages
suivantes, on crée un nouveau poilu : Ackermann. Celui-ci est chargé par son
capitaine d'aller retirer des barbelés le cadavre pourissant d'Huet. Mais la
mission d'Ackermann est bien évidemment suicidaire puisqu'il ne s'agit,
sitôt le personnage créé, que de mettre sa mort en scène. Et ça continue
comme ça au fil des pages : on crée, on tue, on crée, on tue... à tel point
que ça en devient lassant. Et j'en viens alors à conclure qu'à stigmatiser
ainsi l'horreur on finit par la rendre impalpable (un peu comme un film
d'horreur qui, à force d'outrances, se transforme en film comique)...
Voilà. J'ajoute que mon rôle est d'autant plus difficile à tenir que, vous
l'avez compris, j'aime bien Tardi et ne cherche aucunement à déboulonner
l'icône. Mais, ceci-dit, la sympathie n'empêche pas la critique.