C'est haut, c'est si haut ! 15 mètres ? Oh oui, ça fait bien 15 mètres !
Je suis sous le plafond, il est juste au dessus de moi, je pourrais
presque le toucher. Devant moi le lustre est là, énorme, obèse, qui pète
de mille feux. Dans d'autres circonstances, je l'ai vu par en dessous et
il faisait plus modeste. Je baisse les yeux : vue plongeante,
vertigineuse sur la fosse, sur la scène.
Ils dansent. Les femmes sont en robes longues sans la moindre fioriture,
austères telle des nones. Les hommes aussi sont austères. Ils dansent
tous, hommes et femmes, mais pas ensemble, pas vraiment. Les hommes sont
d'un côté, les femmes sont de l'autre. Ils ne se touchent pas ou presque
pas, et s'ils se touchent, ils ne se regardent pas. Rien n'est simple là
dedans, rien n'est facile. Il faut entrer, c'est une concentration, une
volonté. Heureusement, il y a la musique, cet opéra avec ses chants, ses
choeurs, ses sonorités graves qui m'emportent et qui m'aident à pénétrer
dans cet univers.
Devant moi, il y a des jeunes filles de banlieue, de petites
"blackettes" pleines de vie et de fougue avant le spectacle et qui
deviennent très sérieuses une fois que c'est parti. Deux d'entre elles,
par contre, ne supportent pas l'athmosphère et s'endorment rapidement.
Elles dorment tête contre tête, lovées en boule, l'une contre l'autre,
comme deux petits rongeurs hibernant dans leur tanière. Par moment je
les regarde. Elles sont jolies et semblent douces. J'aimerais leur
caresser le visage.
Paix :
La musique s'élève ample régulière et puissante. Les choeurs se
développent majestueux, profonds. Sur la scène le ballet se déploit dans
un agencement régulier, avec élégance, grâce et plénitude. Je domine la
scène que j'embrasse de si haut. Autour de moi, je ressens la présence
de la salle vibrante de musique, avec ses dorures mâtes dans la
pénombre, son lustre éteint, sombre comme un point d'ancrage, et tous
ces gens à côté de moi, en dessous de moi. Les choses paraissent
tellement équilibrées, symétriques, à leurs places, elles semblent si
parfaites ! J'ai l'impression de planer. Comme un aigle.
Mort :
Il est à genou, recroquevillé, tout petit, si misérable ! Il est à genou
devant un mur de toile au fond de la scène. Elle, elle tient Eurydice
dans ses bras. Elle tient Eurydice qui est morte et elle chante. Elle,
c'est lui. Elle est cet homme misérable et à genou. Elle est sa voix,
elle est son âme. Elle chante longuement et la musique porte son chant
de désespoir, son chant à lui, comme une houle. Mon Dieu, c'est
bouleversant, je suis au bord des larmes.
Merde, je chiale maintenant !...
Raaaaaaaaaah ! Quel pédé je fais !
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Marc