PRECARITE : Le *Mythe* Danois où le retour au XIXè me siècle :
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Modernisation du marché du travail : Flexisécurité, cheval de Troie de
la précarité
Le 11 janvier, après quatre mois de négociations, le patronat et la
majorité des syndicats << représentatifs >> aboutissaient à un projet
d'accord facilitant les licenciements, en échange de quelques modestes
avancées. Le tout s'est fait sous les auspices du concept de <<
flexisécurité >>. Ce nouveau leitmotiv des classes dirigeantes, au PS,
à l'UMP ou dans les médias s'inspire d'un << modèle danois >>
mythifié,
censé être la solution magique à la crise et au chômage !
<< Amorce d'une "flexisécurité" à la française >>, titrait Le Monde le
12 janvier. << Un vrai pas vers la flexisécurité à la française >>, se
félicitait le Premier ministre François Fillon le lendemain. Qu'en
est-
il réellement ? Le 11 janvier, les << partenaires sociaux >> [1]
aboutissaient, après quatre mois de négociations, à un projet d'accord
sur la << modernisation du marché du travail >>. Seule la CGT a refusé
de le signer, le jugeant régressif pour les salarié-e-s.
Les négociations s'étaient ouvertes le 7 septembre, sous la pression
de l'Élysée, et avec pour boussole la << flexisécurité >>. Le fameux
modèle social danois fait beaucoup cogiter les idéologues libéraux
depuis quelques années.
L'axe stratégique majeur du Medef est en effet de << fluidifier >> le
marché du travail en assouplissant la réglementation des
licenciements. Assez prosaïquement, le patronat veut pouvoir licencier
plus vite, plus facilement, de façon moins onéreuse... L'alibi
idéologique à cette revendication est le suivant : la flexibilité du
marché du travail permettrait de créer des emplois. Notons qu'en elle-
même, cette hypothèse est démentie par les chiffres et les
comparaisons européennes [2]. Il suffit d'ailleurs de constater que la
précarisation du travail, bien qu'ayant explosé depuis vingt-cinq ans,
n'a jamais fait reculer le chômage, bien au contraire. Mais
qu'importe ! Dans les médias aux ordres, ce mensonge que <<
flexibilité
= création d'emploi >> s'est peu à peu imposé comme une évidence.
Seul le prolétariat reste instinctivement rétif à cette mirifique
équation, comme l'ont montré les mobilisations contre le CNE et le CPE
il y a deux ans. Pour les libéraux, il faut donc trouver une carotte à
agiter sous son nez pour le convaincre. Cette carotte, c'est la <<
flexisécurité >>.
Contraction de << flexibilité >> et << sécurité >>, le mot
flexisécurité
sonne bien, et l'origine scandinave qu'on lui attribue est plutôt
faite pour rassurer les syndicats, la Scandinavie étant le phare
mondial de la social-démocratie et du paritarisme.
Le mythe danois
Le concept de flexisécurité, c'est celui d'une flexibilité totale des
licenciements pour le patronat, en échange d'une sécurité financière
et professionnelle pour les travailleuses et les travailleurs, y
compris dans les périodes où ils sont privés d'emploi. Au Danemark,
les licenciements sont faciles, les préavis très courts et il n'y a
presque pas d'indemnités de départ. Les salarié-e-s, de leur côté,
bénéficient d'une sécurité individuelle reposant sur un haut niveau
d'indemnisation du chômage, de formation professionnelle continue et
de requalification. Résultat : le chômage ne fait pas particulièrement
peur aux salarié-e-s et les industries ne craignent pas d'embaucher et
de débaucher pour se moderniser [3]. Il n'y a cependant pas lieu de
s'émerveiller devant le modèle danois. C'est la situation de quasi
plein-emploi qui y permet la flexisécurité, et pas l'inverse (lire ci-
dessous).
Le double langage du patronat
Ce qui par ailleurs nous empêche de nous émerveiller devant la
récupération que les libéraux veulent faire de ce concept, c'est qu'il
n'a rien de très neuf ni de particulièrement danois. Il existe de
longue date des exemples de << flexisécurité >> à la française. Or ces
dix dernières années, le patronat s'est évertué à les détruire.
Fondamentalement, les compromis entre patronat et syndicats,
s'accordant pour concéder davantage de flexibilité en contrepartie de
dispositifs plus sécurisants, sont aussi anciens que les relations du
travail elles-mêmes. Le courant syndical réformiste a toujours
fonctionné suivant ce schéma de concessions mutuelles, le préférant
nettement aux acquis arrachés par la lutte. C'est un jeu de donnant-
donnant qui est au fondement de compromis que l'on redécouvre comme <<
flexisécurisants >> aujourd'hui.
Il en est ainsi par exemple de la mise en place avant la Deuxième
Guerre mondiale d'un régime de retraites pour les cheminots et les
cheminotes, venant compenser des conditions de travail difficiles
(pénibilité de la tâche, horaires décalés, etc.).
Autre exemple : le régime des intermittentes et des intermittents du
spectacle. En échange d'une activité très fluctuante, ces travailleurs
bénéficient d'un régime spécial d'assurance-chômage.
On sait de quelle façon les classes dirigeantes se sont acharnées à
détruire ces deux systèmes, sans doute trop << sécu >> et pas assez <<
flexi >> à leur goût.
L'accord actuel n'a rien de << flexisécurisant >>
Si elle ne revenait qu'à un compromis réformiste, la flexisécurité
serait le moindre mal. Le problème est que, dans le contexte actuel
d'offensive libérale et de recul des acquis sociaux, le donnant-
donnant n'existe plus. Le concept sert de cheval de Troie pour
détruire de l'intérieur la législation du travail.
Et c'est bien ce qui se passe avec l'accord actuel : il facilite
l'embauche et les licenciements sans contreparties équivalentes. La
délégation CGT aux négociations a estimé pour sa part que << les
quelques dispositifs qui pourraient apparaître favorables aux salarié-
e-s sont soit de faible portée soit renvoyés à des négociations
ultérieures >>.
En fait, la grande absente de cet accord censé inventer la <<
flexisécurité >> à la française, c'est justement ce qui est à la base
du système danois : une assurance chômage en béton. Or celle qui
existe en France n'a cessé d'être démolie pierre par pierre depuis
quinze ans par le duo Medef-CFDT.
Pierre Chamechaude (AL Paris-Nord) et Guillaume Davranche (AL Paris-
Sud)
Le "modèle danois" et la France
À l'origine du mythe de la flexisécurité, on trouve le royaume du
Danemark, qui a fortement flexibilisé son marché du travail dans les
années 1980. En contrepartie, l'État a beaucoup investi dans des
politiques de formations et requalification des demandeuses et
demandeurs d'emploi, de même qu'il leur a garanti un accès immédiat et
plus favorable qu'en France à l'indemnisation du chômage.
Mais ce qui est possible dans un petit pays, en proie au
ralentissement démographique et confronté actuellement à une pénurie
de main-d'OEuvre quasi généralisée, est il transposable à d'autres ?
En France, la croissance démographique rend très hypothétique une
amélioration des chiffres du chômage, même à moyen terme. Tout
assouplissement de l'encadrement des contrats de travail est
immédiatement utilisé par le patronat pour maximiser ses profits à
court terme au détriment du maintien quantitatif de l'emploi. Le
risque est même grand d'une détérioration de l'emploi sur un plan
qualitatif : la peur du lendemain augmente à la mesure de la
flexibilisation des trajectoires professionnelles.
Même avec mise en place d'une formation tout au long de la vie, d'un
statut du travail salarié, d'une sécurité sociale professionnelle,
autant de tartes à la crèmes sur les étals des boulangeries syndicales
françaises (CGT et CFDT), il y a fort à parier que la plupart des
salarié-e-s vivraient la << flexisécurité à la française >> comme une
souffrance supplémentaire.
Pierre Chamechaude (AL Paris-Nord), avec Holger L. (de Copenhague)
[1] 1. CGT, CFDT, FO, CGC, CFTC pour les salatié-e-s : Medef, UPA et
CGPME pour le patronat
[2] 2. Michel Husson, << La flexibilité, un remède au chômage ? >>, in
Travail flexible, salariés jetables, La découverte, septembre 2006
[3] 3. Thomas Coutrot, << Une flexisécurité à la française ? >>, in
Travail flexible, salariés jetables, op cit.

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