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L'embourgeoisement du jazz (était: la grande musiqu e)

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  Sujet:   L'embourgeoisement du jazz (était: la grande musiqu e)  
 De: mathias.roc...@hotmail.fr (Mathias Rocher)
 Groupes: fr.rec.arts.musique.classique, fr.rec.arts.musique.jazz
 Suivi-à: fr.rec.arts.musique.jazz
 Organisation: http://groups.google.com
 Date: 11. Jun 2008, 06:04:13
 References: 1 2 3 4
Le 10 juin à 23h12, "Paul & Mick Victor"
<b.suisseVotreCulo...@wanadoo.fr> a écrit:

> ... dire
> que le jazz est une musique qui nécessite une initiation, c'est à la fois
> vrai et faux. Le jazz est, à son origine, une musique éminemment populaire.
> Il puise ses origines dans le spiritual, dans le gospel, dans le ragtime, ce
> n'est pas une musique de concert, d'intellos ou d'exégètes, mais plutôt
> d'ivrognes, de camés, de truands et de putains.

"Ivrognes, camés, truands et putains" ? Tu as oublié "bagnards", ce
qui est factuellement tout aussi vrai. Mais il faudrait expliquer ça,
sinon ça parait bien condescendant ! Je dirais qu'à sa naissance, le
jazz (comme son parent le blues) est la musique des ouvriers et
ouvriers agricoles noirs, descendants d'esclaves qui n'ont été libérés
parfois qu'une ou deux générations plus tôt. J'en veux pour preuve la
diffusion géographique du jazz qui suit comme par hasard l'exode rural
des noirs du Sud (Louisiane notamment) vers les centres industriels du
Nord (Chicago notamment). L'alcoolisme, la drogue, la délinquance, ne
sont que des conséquences bien connues de la misère matérielle de
cette population en butte à l'exploitation la plus sordide, facilitée
par le racisme encore institutionnel à l'époque (pour avoir les mêmes
droits que les blancs les noirs attendront les années 60). Pourtant il
faut être réaliste : quand on bosse 10 heures par jour ou plus à
l'usine ou aux champs, on a pas le temps d'apprendre à jouer du
saxophone ou à improviser sur une grille de blues. C'est donc le plus
souvent des déclassés (temporaires ou à vie) qui vont développer cet
art.

Parce que c'est ça qu'il faut bien comprendre : c'est bel et bien un
art, original, vivant, complexe, et ce dès très tôt. Croire que le
jazz ne nécessite aucune initiation, qu'il va de soi, est faux. Jouer
du jazz nécessite un apprentissage et une pratique, bien entendu !
Gerald a bien raison de dire qu'il suffit de voir la catastrophe de
tous les musiciens "classiques" qui croient pouvoir jouer du jazz
comme ça, sans apprendre.

> On va l'écouter dans les
> dancings, les boîtes de nuit ou dans les bordels, c'est une musique
> immédiatement accessible sans aucune initiation. Pas besoin de savantes
> analyses ou de prises de tête pour apprécier un enregistrement de Armstrong
> ou de Sidney Bechet.

Là tu parles d'autre chose : d'apprécier la musique en tant
qu'auditeur. Ce n'est pas la même chose que de la jouer ! Et puis
même, quelqu'un dépourvu de culture musicale n'entend pas la même
chose qu'un connaisseur, n'apprécie pas la même chose, pas au même
degré non plus. Comme pour tout courant artistique dans quelque art
que ce soit il faut s'y connaître un peu si on veut apprécier ce qu'il
y a de meilleur. Mezz Mezrow rapporte dans "Really the Blues" (un
bouquin que je suis sûr que tu connais bien) comment il a découvert le
vrai jazz de la Nouvelle Orléans seulement après avoir apprécié des
enregistrements de mauvais imitateurs blancs, mais qu'il avait
apprécié dans un premier temps. Le premier contact peut-être facile,
mais il ne reste qu'à la surface.

> Il en va de même jusqu'à la guerre, le New Orleans, le
> Dixieland, le style Kansas City ou le Swing ne sont ni plus ni moins que les
> variétés de l'époque, des musiques de danse ou d'ambiance, qu'on jouait dans
> les clubs au milieu du tumulte des gambilleurs, des buveurs qui
> s'interpellaient ou qui se castagnaient, des types qui rotaient ou qui
> pétaient, bref, on n'était pas franchement à Pleyel. Un musicologue dans un
> bordel, ça ne vient pas analyser des harmonies, ça vient tirer sa crampe.

Qu'est-ce que ça prouve, sinon que les musiciens de jazz en ont fait
leur profession permanente là où ils pouvaient ? Par ailleurs c'est à
cette époque que les musiciens classiques commencent à s'intéresser au
jazz. Parfois avec condescendance, en considérant cette musique de
nègres (c'est le mot de l'époque) comme une musique de sauvages, voir
en soulignant sa "vulgarité", mais ce n'est pas toujours que ça et des
musiciens comme Gershwin ou Ravel ont su discerner ce qu'il y avait de
novateur dans cette musique. L'anecdote de Ravel en extase devant le
jeu de Jimmy Noone (rapportée dans "Really the Blues" de Mezz Mezrow)
est peut-être apocryphe, enfin elle est probable.

> Peut-être que les petits gars du Minton's ont sucé des allumettes, c'est ce
> qui expliquerait qu'ils se soient mis à phosphorer comme des malades dans
> leurs petites têtes noires en l'an 1945. Je ne suis pas sûr de la véracité
> de l'anecdote selon laquelle les musicos de la boîte new-yorkaise, lassés de
> la queue des amateurs plus ou moins doués qui se pressaient chaque soir
> devant l'estrade pour faire un boeuf, décidèrent de concocter une musique
> beaucoup plus complexe et élaborée afin de décourager les velléitaires.
> Toujours est-il que la bande de Thelonious Monk, Dizzie Gillespie, Charlie
> Parker, Kenny Clarke, Charles Mingus et autres déjantés inventèrent une
> musique infiniment plus difficile et plus riche que tout ce qui avait existé
> jusque-là dans ce domaine.

La génération du bebop a surtout pris conscience que le jazz qui les a
précédé était bel et bien devenu une musique savante, ou au moins en
avait les bases. Ben oui, des musiciens comme Duke Ellington, Eroll
Garner, Lester Young, etc... faisaient déjà de la musique savante, et
le savaient très bien. Je ne sais plus si c'est Charlie Parker ou
Dizzy Gillespie qui aurait dit la phrase "nous allons créer une
musique que les blancs ne pourront pas copier" (ce qui n'a pas empêché
Bird de prendre "Albino" Red Rodney dans sa formation) : il entendait
par là en fait une musique savante qui soit purement du jazz, sans
concessions à la facilité et à l'amateurisme.

Par ailleurs faut-il s'étonner que la naissance du bebop précède la
prise de conscience des noirs de leur oppression politique ? Les
musiciens de bebop disaient clairement "nous avons une culture qui
nous est propre, nous ne sommes pas inférieurs, nous n'allons pas
rester d'éternels amuseurs". C'est un moment important dans l'histoire
des noirs américains, un signe clair qu'ils relèvent la tête et que
bientôt ils revendiqueront leurs droits et leur pouvoir. Par la suite
le jazz ne restera pas étranger à la politique, une oeuvre comme "We
Insist! Freedom Now Suite" de Max Roach / Abbey Lincoln en est un
exemple fameux.

> Les vieilles barbes de la Nouvelle Orleans furent
> complètement larguées. A partir du bop, effectivement, le jazz devint une
> musique intellectuelle qui demandait une initiation, parce que, si elle
> s'inspirait lointainement de ses racines populaires, elle était jouée par
> des musiciens professionnels dotés d'un solide bagage technique et théorique
> et elle ne s'adressait plus vraiment au peuple.

Non, c'est faux. Le jazz s'était professionnalisé avant le bebop, le
"solide bagage technique et théorique" des musiciens de jazz d'avant
le bebop était déjà devenu très important (qu'on pense à celui des
musiciens de l'orchestre de Duke Ellington), et le jazz avait gagné
les salles de concert aussi avant le bebop. Ça s'est fait en partie
avec des musiciens blancs comme l'orchestre de Benny Goodman qui
déplait tant à Gerald, mais il faut bien comprendre que dans
l'Amérique raciste de l'époque il ne pouvait pas en être autrement !
Si le jazz s'est éloigné de ses racines populaires, c'est du fait de
sa professionnalisation, il faudrait voir à ne pas confondre l'effet
et la cause ! Enfin dire qu'elle ne "s'adressait plus au peuple",
c'est une généralisation tout à fait abusive.

> Le jazz est sorti des bordels pour entrer dans les salles de concert. C'est
> devenu une musique respectable, une musique de bourgeois, un objet de thèse
> de musicologie. Malheur à ceux qui oseraient danser, ça ne se fait pas.. Il
> est de bon ton de prendre un air pénétré, de marquer (discrètement) la
> mesure avec le bout du pied et d'afficher un air d'extase lorsque la chaude
> voix du sax s'enroule autour des oliviers difformes des jardins de Cimiez.

Se plaindre que le jazz soit devenu un objet d'étude, qu'il ait gagné
les salles de concert, quand même faut pas charrier ! Tant mieux s'il
l'a fait, puisque ça veut surtout dire que la condition des noirs aux
Etats-Unis a sérieusement évoluée. Ils ne sont plus considéré comme
des citoyens mineurs à vie, l'un d'entre eux peut même prétendre à
devenir président. Et par conséquent, pour ce qui nous intéresse, leur
musique savante est reconnue pour ce qu'elle est : une musique savante
à part entière !

Maintenant le jazz s'est "embourgeoisé", je suis d'accord avec ça même
si je pense que c'est arrivé beaucoup plus progressivement que ce que
tu sembles dire, et pas encore définitivement. Du fait des luttes des
années 50-60, les noirs aux Etats-Unis ont acquis leurs droits
civiques, mais ils vivent encore majoritairement dans la pauvreté et
l'aliénation. Des ivrognes, des camés, des truands et des bagnards, il
y en a encore plein chez les noirs américains, et s'il se mettent à
faire de la musique c'est rarement du jazz. Plutôt du rap
aujourd'hui...

(La suite est à déconseiller aux anticommunistes primaires, mais enfin
ça m'étonnerais que ce soit le cas de P&MV).

Alors pourquoi, comment le jazz s'est-il embourgeoisé ? Je pense que
ça peut s'expliquer ainsi : pour développer un art, une culture, il
faut du temps libre. C'est la raison même pour laquelle le jazz était
d'abord une musique de lumpens, voir plus haut. Mais c'est aussi pour
ça qu'il s'est professionnalisé : si un musicien touche son cachet, il
n'a pas à aller au taf, pas même à dealer du shit. En faisant du jazz
sa profession et non plus son passe temps, il le développe comme un
art qui devient savant. Mais ce faisant, il se coupe de ses origines
ouvrières. Non pas qu'il devient un bourgeois, pas de contresens : il
reste un travailleur, mais dans un autre contexte que la classe
ouvrière de ses origines et au service de la bourgeoisie, comme
"amuseur. Et si l'artiste se coupe de la classe ouvrière, c'est le
jazz lui-même qui s'en éloigne.
Pour que le jazz ne s'embourgeoisât point, pour qu'il restât
"populaire", il aurait fallu que sa pratique soit celle d'amateurs et
non de professionnels - mais cela aurait voulu dire que cette musique
serait restée fruste, en clair ça ne serait jamais devenu le jazz tel
qu'on le connaît, adieu John Coltrane : triste. À moins que ces
amateurs aient eu réellement le temps nécessaire pour développer leur
art ? Mais ceci n'est pas possible pour des travailleurs, faute de
temps surtout. Seule une classe sociale qui ne vit pas dans le besoin
peut développer son art en toute liberté. C'est la bourgeoisie : l'art
et la culture d'aujourd'hui sont pour l'essentiel l'art et la culture
bourgeoise. Il n'y a pas d'"art prolétarien", ou si peu et si pauvre.
Bon, je n'invente rien de ce que je dis dans le paragraphe précédant,
c'est décalqué de ce qu'écrivait Trotsky dans "Littérature et
Révolution" à ceux qui voulaient à l'époque promouvoir la "littérature
prolétarienne", laquelle, on le sait, n'a débouché que sur l'horrible
"réalisme socialiste soviétique". J'ai longtemps cru que le jazz était
un contre exemple car à l'évidence il a une origine ouvrière et s'est
développé comme un art réellement savant, mais après plusieurs
discussions, j'en suis arrivé à la conclusion que je pense l'avoir
expliqué ici : le jazz tel qu'on le connait est plutôt le produit
d'une exploration des potentialités que contenait le jazz du tout
début, rendue possible par la professionalisation des musiciens, qui a
entrainé aussi leur embourgeoisement.

Bon, j'ai été un peu long. Suivi sur fr.rec.arts.musique.jazz

--
Mathias Rocher


DateSujet  Auteur
11.06.
*   L'embourgeoisement d
Mathias Rocher
11.06.
+* Re: L'embourgeoisement d
Gerald
11.06.
|`* Re: L'embourgeoisement d
Mathias Rocher
13.06.
| `* Re: L'embourgeoisement d
Pelekus
13.06.
|  `* Re: L'embourgeoisement d
Mathias Rocher
13.06.
|   `- Re: L'embourgeoisement d
Pelekus
06.07.
`* Re: L'embourgeoisement d
Adrien
06.07.
 `- Re: L'embourgeoisement d
tijl.uilenspiegel
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