[HS]: Marx, le retour?
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Sujet: [HS]: Marx, le retour?
De: ena...@club.fr (Elie Arié)
Groupes: fr.bio.medecine
Organisation: Club-Internet / T-Online France
Date: 18. Jul 2008, 21:42:25
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Dans le New York Book Review,l’analyse de l’historien britannique Tony
Judt (extrait de "Courrier International)
Ceux qui rêvent de rediffuser le film marxiste en version remastérisée
feraient bien de tirer les leçons du passé..
Le marxisme, comme le reconnaît ouvertement l’un de ses critiques les
plus virulents, l’historien polonais Andrzej Walicki, a été le mouvement
le plus influent de “réaction aux multiples tares des sociétés
capitalistes et de la tradition libérale”. Si le marxisme est passé de
mode dans le dernier tiers du XXe siècle, c’est en grande partie parce
que les pires défauts du capitalisme semblaient avoir été enfin résolus.
La tradition libérale, en réussissant de façon inattendue à s’adapter
aux difficultés de la crise de 1929 et de la Seconde Guerre mondiale, et
à doter les démocraties occidentales d’institutions stabilisatrices
comme le New Deal et l’Etat-providence, avait manifestement triomphé de
ses critiques antidémocratiques, de gauche comme de droite. Une doctrine
politique parfaitement bien placée pour expliquer et exploiter les
crises et les injustices d’un autre âge paraissait désormais à côté de
la plaque.
Aujourd’hui, pourtant, les choses sont une nouvelle fois en train de
changer. Ce que les contemporains de Marx, au XIXe siècle, appelaient la
“question sociale” – c’est-à-dire comment en finir avec l’énorme écart
entre riches et pauvres, et avec les honteuses inégalités en matière de
santé, d’éducation et de chances de réussite – a peut-être été réglé en
Occident (quoique le fossé entre riches et pauvres, qui semblait à une
époque devoir se combler, se creuse à nouveau depuis quelques années, au
Royaume-Uni et surtout aux Etats-Unis), mais opère un retour en force
dans l’actualité internationale. Ce qui apparaît à ses riches
bénéficiaires comme étant une croissance économique mondiale et
l’ouverture des marchés nationaux et internationaux aux investissements
et aux échanges est de plus en plus perçu par des millions d’autres
personnes comme une redistribution de la richesse mondiale au profit
d’une poignée de multinationales et de détenteurs de capitaux.
Ces dernières années, des critiques très respectables ont commencé à
dépoussiérer le discours radical du XIXe siècle et à l’appliquer avec un
succès troublant aux relations sociales du XXIe siècle. Point n’est
besoin d’être marxiste pour reconnaître que ce que Marx et d’autres
appelaient l’“armée industrielle de réserve” refait aujourd’hui surface,
non pas dans les quartiers pauvres des villes industrielles européennes,
mais partout dans le monde. En contenant les coûts de main-d’œuvre –
grâce aux menaces d’externalisation, de délocalisation des usines ou de
désinvestissement –, cette réserve mondiale de travailleurs peu
rémunérés contribue à préserver les profits et à maintenir la
croissance, comme elle le faisait dans l’Europe industrielle du XIXe, en
tout cas avant que les organisations syndicales et les partis ouvriers
de masse ne deviennent suffisamment puissants pour imposer des
augmentations de salaire, une fiscalité redistributive et enfin, au XXe
siècle, une modification décisive du rapport de force politique,
contredisant par là même les prédictions révolutionnaires de leurs
propres dirigeants.
Bref, le monde semble amorcer un nouveau cycle, un cycle qui était
familier à nos prédécesseurs du XIXe mais dont les Occidentaux n’ont pas
d’expérience récente. Dans les années à venir, avec le creusement des
écarts visibles de richesses et l’exacerbation des conflits portant sur
les termes de l’échange, la localisation des emplois et le contrôle de
ressources naturelles en voie de raréfaction, nous entendrons
vraisemblablement davantage parler d’inégalité, d’injustice, d’iniquité
et d’exploitation – dans les pays occidentaux, mais surtout dans le
reste du monde. Ainsi, à mesure que le souvenir du communisme s’estompe,
le marxisme est susceptible d’exercer un attrait moral grandissant dans
une version rénovée ou une autre.
Cela peut paraître ahurissant, mais n’oublions pas qu’en Amérique latine
ou au Moyen-Orient, par exemple, le marxisme, dans telle ou telle de ses
versions, n’a jamais perdu son pouvoir de séduction auprès des
intellectuels et des politiciens radicaux. En tant qu’explication
convaincante de la situation locale, le marxisme conserve beaucoup de
son attrait, comme chez tous les altermondialistes. Ces derniers voient
dans les tensions et les défaillances de l’économie capitaliste
internationale d’aujourd’hui exactement les mêmes injustices et les
mêmes possibilités qui avaient conduit les observateurs de la première
“mondialisation” économique des années 1890 à appliquer la critique du
capitalisme formulée par Marx à de nouvelles théories de
l’“impérialisme”. Et, puisque personne d’autre ne semble avoir de
stratégie plus convaincante à proposer pour corriger les injustices du
capitalisme moderne, la place est de nouveau libre pour ceux qui ont
l’histoire la plus cohérente à raconter et la prescription la plus
radicale à faire.

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