Mais le geste va plus loin. Les musées sont souvent les architectures
les plus audacieuses et les plus belles qu'on ait construites ces
dernières décennies. Celui de Gehry, mais aussi les musées bâtis par
Tadao Ando au Japon, celui de Curitiba dessiné par Niemeyer, ou le
nouveau musée national de Canberra, proposent des formes
extraordinaires, des volumes exaltants.
Ce sont aussi les nouveaux temples des croyances modernes alors que
l'architecture des églises dans le même temps est devenue, Dieu les
ayant abandonnées, pauvre, ennuyeuse et convenue. Et c'est autour des
musées désormais, comme autrefois autour du temple, que la ville
s'ordonne. Même dans les villes anciennes, comme à Lyon ou à Nîmes,
c'est aujourd'hui le musée d'art moderne qui est le nouveau centre de la
vie, le nombril de la terre dont on attend l'illumination, la Kaaba, le
foyer autour duquel on processionne.
Et comme les temples d'autrefois, ces nouveaux musées sont vides: pas
d'oeuvres, ou si peu, si minces, si minimales ou si élusives qu'elles se
fondent dans le bâtiment.
Curieux mais dérouté, on cherche alors, au creux de ces immenses et
somptueuses coquilles, ce qui pourrait se cacher.
Les nouveaux pèlerins qui s'y rendent viennent adorer là un Principe
"Art Moderne", qu'on ne veut ni ne peut imaginer, et moins encore
nommer. La Présence qu'on vénère en ces lieux doit elle aussi, comme le
Dieu désincarné des églises blanches et nues de Saenredam, demeurer sans
attribut. Là où la cella demeurait vide, la foule a désormais profané un
lieu dont on n'obtiendra jamais plus rien.
Les Romantiques, les Futuristes voyaient dans les musées des mausolées.
Maintenant ce sont des cénotaphes.
Jean Clair in "journal atrabilaire".
UBU
Agis uniquement selon la maxime qui fait que tu peux vouloir en même temps
qu'elle devienne une loi universelle .
Kant