Terreur du téléphone portable. Soudain, sur le corps, la petite machine
grésille et vibre. On cherche à la saisir avant qu'elle n'éclate. On la
porte à l'oreille et l'on entend alors, très loin, un bruit d'Enfer: des
rumeurs sourdes, des borborygmes, des ronflements, des cris, des
soupirs, des chuintements, des hurlements et, tout au fond, enfouie dans
ce bruit, la voix étouffée d'un damné.
Perdu dans le vacarme de la rue, égaré parmi la foule des coléreux et
des violents, quel incontinent du premier cercle, dans la vallée de
l'abîme ombreux, se risque à vous appeler à l'aide? Un instant, entre
deux mugissements et deux cataractes, l'écoute se fait faste - "Je te
reçois cinq sur cinq" - mais la voix est frileuse et nue, privée d'échos
et d'harmoniques. Puis on n'entend plus rien de ce qu'on vous demande,
et on finit, furieux, par laisser le malheureux à sa géhenne.
Le téléphone, comme la mort, vous saisit quand on ne l'attend pas. Son
appel subit est à l'homme aujourd'hui ce que la mors repentina fut à
l'esprit religieux des temps passés: une menace sourde et incessante.
Que faire? Répondre, donner le change, feindre de ne pas entendre,
vaquer comme si de rien n'était? Mais le téléphone ni la mort ne sont
civils: il agitera de nouveau sa cloche, lors même que vous êtes dans la
posture la moins commode, voire la plus inconvenante, sans vous laisser
le temps de préparer votre âme à ce qui l'attend. Vous aurez à répondre,
la honte aux joues, pantalon bas et parole embarrassée.
Il n'y a que les très jeunes filles, dirait-on, pour ignorer ces affres.
C'est peut-être en raison de leur innocence, de leur légèreté ou de leur
grâce. Car c'est à leur attention, manifestement, que le téléphone
portable a été inventé. Les hommes n'y ont recours que dans un but
prosaïque.
Avec eux, la conversation est d'un ordre pratique.
L'objet n'est qu'un outil, qu'on plie après usage. Mais chez ces
nouvelles demoiselles des Téléphones, le même objet mobile et grésillant
est devenu un prolongement de leur chair, une part de leur physiologie,
comme de voir avec les yeux ou de marcher avec les jambes. Jamais
prothèse ne fut plus naturelle. Le combiné est entre leurs mains ce
qu'était le miroir entre celles de la marâtre des contes: "Miroir,
gentil miroir, dis-moi: quelle est la plus belle?"
Elles ne cesseront de le consulter, de l'interroger, de lui confier leur
inquiétude. Par sa forme oblongue, commodément tenue dans les cinq
doigts, il est devenu l'objet transitionnel, le doudou, l'objet a, le
phallus manquant, le godemiché auriculaire, le dernier venu d'une longue
suite d'instruments de jet qui débuta avec le silex poli.
Jadis le téléphone n'était pas seulement un moyen de communication,
c'était un objet d'échange que l'on passait de main en main, en
respectant des règles fixées depuis longtemps. Il ne vous appartenait
pas, il ne se donnait à personne pour mieux se prêter à tous. Froid et
luisant comme un reliquaire à baiser, il requérait qu'on allât jusqu'à
lui, qu'on se mît dans la queue, à attendre, à ne pas protester, pour
avoir enfin le droit d'accéder au combiné. L'écouteur gardait la chaleur
d'une oreille étrangère, la poignée sentait la moiteur et le micro
l'haleine d'un utilisateur précédent. Cet échange d'odeurs, d'humeurs et
de microbes s'accompagnait en revanche d'une intransigeante intimité.
Pas question d'écouter ce qui se disait là. La cabine de verre était à
la laïque des PTT ce que le confessionnal avait été au religieux, et la
pissotière publique aux nécessiteux.
On aurait dû savoir: la disparition progressive des isoloirs
téléphoniques préparait la venue du portable et, avec lui, des pratiques
et des moeurs inconcevables auparavant. Comme dans le sexe que l'on dit
safe, l'échange ici se fait en toute sécurité - mais il se fait
désormais aux yeux de tout le monde, et surtout aux oreilles. Chacun
doit entendre et voir ce dont il s'agit, et qu'on exhibe avec orgueil.
Car le portable bien sûr, multicolore et chatoyant, autant qu'à la
parole, est lié à la parade, tout comme l'ancien combiné noir l'était au
secret qui, comme on sait, est la forme quotidienne du sacré. On ne
prête pas son portable. Il est d'usage "privatif", comme le misérable
coin de gazon dans la cour de l'immeuble, et le pauvre platane qui y
pousse.
Plus de jeune fille solitaire à qui l'on pourrait d'aventure adresser la
parole. Chacune est prise à soliloquer dans la rue ou dans l'autobus
comme une folle de la Salpêtrière dont on s'écarte inquiet. Pareil au
nimbe des saintes d'autrefois, un halo invisible d'ondes ultra-courtes
protège l'intégrité de la malheureuse. Obstinée, le regard perdu,
absente à ce qui l'entoure, elle tapote le clavier aux neuf chiffres,
qui est comme le carré magique de la gravure de Dürer, pour y chercher à
son tour le chiffre du salut. Le dos légèrement plié, la tête inclinée,
la main gauche à la mâchoire pour y porter l'objet, c'est une allégorie
de la Mélancolie qu'un peu inquiet, on croise au coin des rues.
Les menus soucis d'un quotidien morose et répétitif sont, à l'embouchure
de l'appareil docile, confessés pour une n-ième fois, ou bien marmonnés
dans la ritournelle: "O.K, ça marche, pas de problèmes, c'est cool ... "
Le bureau, les factures, la télé, les enfants, les courses, les mecs,
les amours, les déceptions, toute une bibliothèque rose et bleue
s'effeuille, sans pudeur, comme un arbre en automne.
"T'es où?", "T'es où?" La plainte ne cesse pas.
Une té-oùlogie de l'Espace a remplacé la théologie du Temps. Quel génie
du foyer, quelle Déesse de l'amour, quel Dieu du commerce répondront
jamais à ces appels multipliés? Lamma, lamma sabaccthani: sur les toits
alentour, les répétiteurs électroniques diffusent la réclamation. A
défaut d'un empyrée, d'un panthéon, le désarroi du jour se livre à toute
oreille anonyme et, mot à mot, se subtilise dans les hauteurs
hertziennes. La solitude est pire que le grondement des infernaux palus
des Télécom. Le salut n'est plus dans la fin des Temps, la transcendance
d'une Révélation, l'Apocalypse, le Jugement dernier, la Résurrection des
corps, les ultima verba et la vie éternelle, mais dans le dédale de ces
journées toujours recommencées qu'elles appellent "la galère".
Plus efficace que l'ancien fil du téléphone qui s'emmêlait toujours,
celui invisible et souple du portable promet à chaque Ariane abandonnée
de pouvoir à tout instant sortir du labyrinthe.
Jean Clair, Journal atrabilaire.
UBU
Agis uniquement selon la maxime qui fait que tu peux vouloir en même temps
qu'elle devienne une loi universelle .
Kant