IV – Approche idéologique 2
L’idéologie homérique : la mort
Problématique
L’art-artisanat de la 2e moitié du 8e s. reflète-t-il l’existence de
pratiques idéologiques basées sur l’épopée homérique ? Une classe
sociale, à Athènes, entre 750 et 700, est-elle parvenue à exploiter
certaines données épiques, en les travestissant plus ou moins, de telle
sorte qu’elle parvienne à donner une image d’elle-même sans doute non
conforme à la réalité, mais exploitable sur le plan politique ? Un
examen des pratiques funéraires à la même époque permet-il de vérifier
cela ?
Biblio
K. Fittschen, Untersuchungen zum Beginn der Sagendarstellungen bei den
Griechen, Berlin 1969.
M. Andronikos, Totenkult (Archaeologia homerica, III W) 1968.
G. Ahlberg, Prothesis and ekphora, Göteborg, 1971.
D. Kurtz – J. Boardman, Greek burial customs, London, 1971.
B. d’Agostino, Grecs et indigènes sur la côte tyrrhénienne au 7e s. : la
transmission des idéologies entre élites sociales, Annales ESC 1977, 1,
p. 3 sqq.
G. Ahlberg, Fighting on land and sea in Greek geometric art, Stockholm,
1971.
P.A.L. Greenhalgh, Early Greek warfare, Cambridge 1973.
Y. Garlan, La guerre dans l’Antiquité, Paris, 1972.
J. Boardman, Attic geometric vase scenes, old and new, JHS 86, 1966, 1 sqq.
C. Bérard, Le sceptre du prince, MH 29, 1972, 219 sqq.
J. Carter, The beginnings of narrative art in the Greek geometric
period, BSA 67, 1972, 25 sqq.
Méthode
A partir d’une cinquantaine de vases (v. catalogue de Ahlberg), décorés
de scènes de prothésis, et d’une dizaine d’ekphora, plus quelques autres
scènes peut-être à interpréter dans un sens funéraire, pouvons-nous
établir un parallèle exact avec ce que la réalité, i.e. les fouilles,
nous présentent de la mort ? Si entre ces deux images de la mort nous
constatons une concordance parfaite, nous ne pouvons déduire aucune
idéologie du fait lui-même ; en tout cas, aucune manipulation ou
pratique idéologique. La comparaison avec d’autres documents, pour
l’époque l’épopée, n’apporte non plus aucune solution satisfaisante Ã
ce
problème. C’est dans la mesure où nous trouvons une divergence, un «
biaisement » selon l’expression de J.-P- Vernant, entre les documents
figurés et la réalité archéologique, que nous pourrons parler d’idéologie.
Les vases
La représentation de funérailles est assurément le thème le plus courant
de l’imagerie du 8e s. Cela tient à ce que la principale source de notre
documentation est constituée de vases funéraires. Mais pouvons-nous
aller jusqu’à dire, avec Hahland, que l’art géométrique sert avant tout
à honorer les morts, à en rappeler et en célébrer le souvenir ?
Ces scènes sont évidemment à mettre en relation avec le « cadre » : les
grands vases, surtout aux 2e et 3e quarts du 8e s., servent de sêma pour
les tombes ; les vases plus petits contiennent les cendres du mort ;
quelques petits vases du type oenochoé ou cruche servent d’offrandes.
Ces deux derniers groupes de vases se trouvent dans la tombe et sont
donc invisibles. Au cas où nous trouverions effectivement une idéologie
dans ces représentations, il faudra se demander quelle est la fonction
de cette idéologie, ou plus simplement de l’image !
à deux reprises seulement, le mort est explicitement désigné comme étant
de sexe masculin ; et deux fois de sexe féminin. A negativo, on peut
déterminer le sexe du mort pour 46 scènes sur 53, dont 41 relatent une
prothésis masculine et 5 une prothésis féminine. On peut admettre que le
sexe du mort dans la scène et dans la tombe est le même. Dans deux
scènes seulement, le mort est représenté casqué. Quant aux guerriers en
armes, ils semblent effectuer une espèce de parade à quelque distance du
mort.
Ahlberg tient ces scènes pour réelles, particulières, c'est-à -dire liées
à une personne, à un lieu et à un temps particuliers. Richter, Kirk,
Matz, Kunze, Cook et Boardman partagent cet avis, alors que Webster y
voit des scènes tirées de l’épopée.
Le lieu et le temps, ce sont en l’occurrence l’exposition du mort Ã
l’intérieur de la cour des maisons, assez loin donc du lieu de
sépulture. Les funérailles que nous fait connaître Homère comprennent
quatre moments importants : la prothésis, l’ekphora, la crémation et
l’ensevelissement de l’urne. Les jeux et le banquet ne touchent pas Ã
proprement parler le mort ; ils peuvent se placer après l’enfouissement
de l’urne, comme on le voit chez Homère. Les hommes qui apparaissent sur
les vases, portant divers objets, sont à rattacher, selon Ahlberg, Ã
cause du contexte iconographique, au moment même de la prothésis, et non
à quelque rituel sur la tombe.
Les vases et les tombes nous offrent donc deux moments et deux lieux
différents du Totenkult. Les disparités que nous observerons entre ces
deux catégories de documents devront donc être appréciées avec soin !
À propos des vases, ils faut se demander s’il s’agit d’une scène réelle
ou si l’artiste est libre de suivre son inspiration. Dans le premier
cas, s’agit-il d’une scène typique ou particulière ? Si la scène est
imaginaire, est-elle liée au mythe, à l’épopée ?
Le vase n’est pas qu’une décoration ; il dit quelque chose. Il faut en
effet distinguer ce qui est donné au mort dans la tombe, et ce qui est
présenté comme signe sur la tombe. Cet objet-signe, qui n’est plus donné
ni échangé, se prête facilement à toutes pratiques idéologiques
(Baudrillard). Il est donc évident que le client devait rechercher un
vase disant explicitement ce qu’il désirait. Par conséquent, le peintre
travaillait très probablement sur commande. Dans le cas d’une scène
réelle, elle serait donc particulière, et non typique. Dans le cas d’une
scène imaginaire, la référence épique devrait être suffisamment
explicite pour qu’on doive lire la scène dans le sens voulu par le client.
Il est ridicule de penser par ailleurs qu’une scène de prothésis
féminine ait pu s’appliquer à un homme. Les enfants associés parfois Ã
ces scènes, soit qu’ils participent à l’action, soit qu’ils sont portés
par leurs mères, sont aussi un indice d’individualisation. Ces vases
sont enfin des objets de luxe, de grande tille et de grand prix, que le
potier du 8e s. ne pouvait sans doute pas produire ou stocker sans
l’assurance de pouvoir les vendre.
Que nous apporte l’examen des scènes de prothésis et d’ekphora dans
cette perspective ? Les vases indiquent quelque apparat, quelque
cérémonial apparemment fort complexe et riche. Sur une amphore de
Karlsruhe (Ahlberg 32), nous ne comptons pas moins de 33 personnes
entourant le lit de parade. Le nombre de ces participants semble
diminuer avec le temps, comme si l’on tendait vers un rituel plus
dépouillé, moins somptueux. Dans le même sens, on constate que les
grands vases sêma sont particulièrement nombreux au Géom. réc. Ia-b
(760-750-735), avant de diminuer.
Dans ces cènes, on ne peut dire si le mort exposé sera ensuite incinéré
ou inhumé. Ce qui n’est pas sans importance si l’on veut y appliquer un
modèle homérique.
Les tombes
Les deux grandes nécropoles athéniennes se caractérisent dès l’abord par
des pratiques différentes. Au Céramique, à l’époque protogéométrique, on
inhume ; à l’époque géométrique, on incinère. Tandis qu’à l’Agora,
la
pratique dominante est celle de l’inhumation à toutes les époques. Des
usages familiaux peuvent-ils expliquer cette divergence ? La richesse de
certaines tombes à inhumation empêche d’y voir un mode de sépulture
économique !
à Athènes, les offrandes funéraires ne sont ni nombreuses ni
spectaculaires. Les tombes les plus riches (la tombe dite « aux souliers
», la « tombe aux armes », la « tombe aux bijoux ») sont parmi les plus
anciennes (respectivement 900, 900 et 850). Les bijoux, les armes et
autres objets de métal seront même pratiquement inconnus à l’époque
archaïque. Au Dipylon, si l’on trouve un assez riche matériel céramique,
notamment les grands vases de circonstance que sont les cratères et les
amphores sêma, les armes sont très rares, quasi inexistants. On en y
retrouvé quelques exemplaires dans des tombes à incinération, qui ont
été brûlés avec le corps, et enfouis à côté de l’urne, mais non
introduits dans celle-ci avec les cendres. Dans les tombes à inhumation,
on n’en a point retrouvé. L’âge et le statut social semblent déterminer
la nature de toutes les offrandes.
Il faut souligner que notre documentation sur les funérailles attiques
au 8e s. est insuffisante, malgré le témoignage des vases, et que les
pratiques en vigueur à Athènes diffèrent largement de celles du reste de
la Grèce. Ainsi à Argos, on pratique exclusivement l’inhumation, Ã
l’époque géométrique ; à Corinthe, de l’Helladique à l’époque
romaine,
c’est toujours l’inhumation. La crémation semble donc une innovation,
soit dans le cadre d’usages familiaux, soit dans celui des institutions
(l’éphébie notamment). Mais cela n’explique pas pourquoi on a changé de
coutume funéraire. Il y a là semble-t-il, une volonté, qu’il reste Ã
expliquer dans une perspective idéologique.
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Amicalement. Chaeréphon
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