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13 mai 1958 à Mostaganem

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  Sujet:   13 mai 1958 à Mostaganem  
 De: jejvi...@free.fr (UBUjean-jacques viala)
 Groupes: fr.soc.histoire
 Organisation: fan de faustroll
 Date: 28. Apr 2008, 19:34:49
Christian Delaballe, premier préfet de Mostaganem, ("pages d'un carnet",
écrit en 1958, document interne).

 
 Le 13 mai 1958 à Mostaganem.

MOSTAGANEM, le 12 mai 1958, n'est pas atteint par les premiers signes de
la flambée qui allait embraser l'Algérie. 

Dans la plupart des départements, des manifestations se préparent pour
le lendemain. On doit rendre hommage aux trois soldats, prisonniers,
dont on vient d'annoncer qu'ils avaient été fusillés par le F.L.N.

Mais il s'agit, en fait, de bien autre chose ...

Certains Préfets et Généraux estiment devoir, pour conserver le contrôle
de ces manifestations, affirment-ils, en prendre eux-mêmes l'initiative
et la tête. L'intention serait peut-être honorable, mais à une autre
date et à une autre heure que ce 13 mai, à 18 heures, jour et heure où
le Gouvernement PFLIMLIN se présente devant l'Assemblée Nationale.

C'est la raison qui me conduit à ne pas "lancer" une manifestation
publique, le 13 mai. Une autre raison est qu'il n'y a pas ici à
canaliser des initiatives non officielles, auxquelles personne ne pense
encore à Mostaganem et dans le département. Je m'en assure auprès du
Maire, sans lequel rien ne peut, évidemment, se faire au chef-lieu. Il
me confirme que rien n'est prévu pour le lendemain.

Cependant, M. LAMBERT, l'IGAME d'Oran, ne cesse de me téléphoner, il
m'informe que demain tous les Oranais et lui à leur tête, seront au
Monument aux Morts et s'étonne que Mostaganem ne suive pas.

A 23 heures, il m'appelle, à la fois triomphant et un peu goguenard. Il
est, me dit-il, au journal "Oran Républicain" et a sous les yeux un
communiqué qui vient d'être passé à la rédaction et dont il me donne
lecture:

" APPEL A LA POPULATION

" dépôt d'une gerbe au monument aux Morts "

" Le Maire de Mostaganem appelle la population à s'associer à la
manifestation qui aura lieu le mardi 13 mai à 18 heures 30, sur le
terre-plein de la Mairie. Une gerbe sera déposée par la Municipalité au
Monument aux Morts, à la mémoire des trois soldats Français lâchement
assassinés par le F.L.N."

" Cette manifestation revêtira le caractère d'un appel à la conscience
universelle contre les méthodes barbares du F.L.N. et constituera une
affirmation de notre volonté bien déterminée de lutter pour que
l'Algérie reste Française."

" Il est fait appel à toute la population et aux organisations patriotes
pour manifester en masse dans le calme et la dignité. Les commerçants
sont invités à fermer leurs magasins à 17 heures 30."

 

Ce document est en contradiction manifeste avec les assurances que m'a
données M. LAUGIER quelques heures plus tôt. Celui-ci, interrogé, me
confirme qu'il n'a jamais été l'auteur d'un tel communiqué. Il me donne
son accord pour le faire complanter aux journaux et en demander le
retrait.

Quelques minutes plus tard. le nécessaire est fait auprès de la
rédaction des deux quotidiens: "l'Echo d'Oran" et "Oran Républicain".

La presse, le lendemain matin, est pleine des appels aux manifestations
d'Alger et d'Oran. Mais il n'y a rien de prévu à Mostaganem et il est
possible d'espérer, au moment où je pars assister aux travaux de la
Commission Administrative (le Conseil général), l'absence de
manifestation ou, tout au moins, des manifestations limitées
puisqu'improvisées.

C'est bien, en fait, ce qui va se passer.

MAILFAIT, envoyé pour s'informer à la Mairie, vient me rendre compte,
vers dix heures, de la conversation qu'il a eue avec le Maire. M.
LAUGIER lui a confirmé n'avoir fait et ne faire aucun appel. Mais, à la
demande, dit-il, de la Fédération des Maires d'Oranie, il a décidé de
déposer, seul avec son conseil à 18 heures 30, une gerbe au Monument aux
Morts.

Ainsi, vaille que vaille, la "machine à manifestations" fonctionne,
manipulée, commandée par d'invisibles ressorts, les mêmes qui
déclenchent, vers le milieu de cette journée, à travers toute l'Algérie,
une grande offensive psychologique.

 

A treize heures, la radio donne la longue et impressionnante liste des
rassemblements prévus. Nous apprenons ainsi, Préfet, Maire et
population, qu'un grand rassemblement doit avoir lieu à Mostaganem. On
ne lutte pas contre la radio... 

Le Maire voit son simple geste du soir risquer de se transformer en une
manifestation importante et demande au Commissaire de Police de prévoir
un service d'ordre en conséquence.

A seize heures. je m'entretiens de la situation avec le Général
commandant la 5ème Division blindée. Il n'est pas admissible,
pensons-nous l'un et l'autre, que les pouvoirs publics s'associent à une
manifestation dont le prétexte est infiniment louable, mais dont le but
est, sans nul doute, de faire pression sur les débats parlementaires qui
s'ouvrent à Paris. Nous irons à un autre moment déposer une gerbe à la
mémoire de nos fusillés.

Mais ce soir, ni lui, ni moi, ni les Sous-Préfets, ni les officiers ne
seront aux manifestations, à Mostaganem ou ailleurs.

A 18 heures 30, le Maire dépose sa gerbe. Mille à quinze cents personnes
se sont massées autour de l'hôtel de Ville et du Monument aux Morts.
Tout se passe dans le calme.

Quelques instants plus tard. je fais le bilan de la situation dans le
département: le calme n'est troublé nulle part . 

A Mascara, un rassemblement a eu lieu, comme à Mostaganem, sans
participation officielle, sans fièvre et sans incident. 

Mais déjà. la radio nous apporte d'étranges et inquiétantes nouvelles de
la journée algéroise, la manifestation officielle se prolongeant et
dégénérant, l'inexplicable envahissement du Ministère de l'Algérie, sa
mise à sac...

A Oran, au contraire, M. LAMBERT me fait part de sa satisfaction. Toute
la population, Préfet et Général en tête, des centaines de drapeaux,
près de cent mille personnes ont défilé à travers la ville, se sont
recueillies devant le Monument aux Morts, ont démontré leur volonté,
leur unanimité, leur résolution pour que l'Algérie reste Française. Mon
interlocuteur est encore bouleversé par le spectacle auquel il a
présidé.

Il s'étonne et regrette un peu qu'il n'y ait pas eu la même levée en
masse à Mostaganem.

Et comme je lui parle d'Alger, où la même manifestation a amené le
desordre qu'il connaît maintenant, il balaie mes hésitations avec: "Mon
Cher DELABALLE, dans la vie, il faut savoir prendre des risques. J'en ai
pris aujourd'hui à Oran. J'ai gagné".

 

La nuit est tombée. Je vais à une réception organisée par un ménage ami.

Nous sommes là, comme souvent, réunis, officiers et civils, dans cette
ambiance charmante des soirées algériennes, dans ces maisons aux jardins
remplis de bougainvillers en fleurs, du murmure des jets d'eau dans les
bassins. Séduisante Algérie où l'on sait recevoir, où les femmes sont
belles, où les nuits sont douces. 

Mais ce soir-là ne sera pas comme les autres. Les hommes s'écartent dans
le bureau voisin pour écouter les nouvelles.

On m'y appelle, vers 23 heures, pour entendre les impressionnants échos
de la guerre civile, la prise de Radio-Alger par les manifestants, la
constitution d'un Comité de Salut Public, le Général MASSU à sa tête ...

A une heure du matin, à la Salamandre, dans cette grande villa perchée
sur les rochers, battus par la mer, où est installé le P.C. de la 5ème
Division blindée, nous allons, le Général DUDOGNON et moi, confronter
nos informations et nos états d'âmes. 

Que la situation devienne difficile, nous en tombons d'accord. 

Nos moyens se limitent, à Mostaganem, à la police d'Etat, à une
Compagnie de C.R.S. et à une centaine d'hommes de la Compagnie du
Quartier Général.

~ Le Général consignera donc les troupes autour de Mostaganem, ainsi que
l'escadron de la Garde Républicaine cantonné à Relizane, afin que les
uns et les autres soient susceptibles, sur simple réquisition, de faire
mouvement vers le chef-lieu du département-

Il est deux heures du matin. La radio nous apprend que le Gouvernement
PFLIMLIN a été investi à une large majorité.

Il ne peut donc plus y avoir de doute possible. Ou Alger rentre dans le
rang et la légalité, et la situation devient normale, ou le mouvement
continue et son caractère insurrectionnel s'affirme.

Quelques instants plus tard, Radio-Oran donne une déclaration de M.
LAMBERT, où l'Inspecteur Général affirme qu'il ne peut y avoir qu'un
Gouvernement, celui investi à Paris cette nuit.

Il m'appelle au téléphone. Il me précise que si Alger, comme il est
vraisemblable, se coupe du Gouvernement légal, il a reçu des
instructions pour que l'Oranie se sépare d'Alger. Il sera alors amené à
recevoir des ordres de Paris, et demande aux Préfets de maintenir le
contact avec lui. Je lui apporte, cela va de soi, mon concours.

Il est trois heures du matin. C'est tout, pour cette nuit ...

Je vais, le matin du 14 mai, compléter les dispositions à prendre pour
essayer, sinon d'éviter, tout au moins d'atténuer les répercussions sur
le plan local dés événements d'Alger.

 

Il est facile de deviner que la contagion va gagner et que nombreux sont
ceux, ici et surtout à l'extérieur du département, qui voudront
précipiter le mouvement. Ce n'est pas évidemment Mostaganem qui jouera
un rôle primordial dans le dénouement de la situation. Mais en attendant
que cette situation se détende, que l'on voit plus clair, il faut
s'efforcer de gagner du temps, freiner le mécanisme insurrectionnel,
éviter les incidents graves, les effusions de sang.

 

Tout cela, dans les premières heures de la matinée, m'apparaît possible,
si l'Inspecteur Général LAMBERT réussit à tenir à Oran la situation en
mains, comme on peut l'espérer aux dernières informations.

 

Je demande donc aux Sous-Préfets d'user de leur autorité pour empêcher
la création de Comités de Salut Public, traditionnels leviers
d'agitation. Je donne des instructions au Receveur des P.T.T. pour
qu'aucune communication téléphonique ou télégraphique ne s'établisse
avec Alger et Paris, hormis celles de la Préfecture et de la Division
militaire.

Ceci fait, je vais ouvrir la séance de la Commission Administrative
(conseil général) qui se tient à partir de dix heures au Palais
Consulaire, par un appel destiné moins aux Conseillers Généraux présents
qu'à l'opinion de ce département et que, par conséquent, je demanderai à
la presse et à la radio, ce qu'ils feront, de bien vouloir diffuser
largement: "De graves événements se sont passés cette nuit à "Alger."

" Ils ne concernent que cette ville. Partout ailleurs, la situation est
normale. Il n'y a qu'un seul Gouvernement, celui qui siège à Paris,
celui de la France. Dans ce département, il n'y a pas d'autres
responsables que le Général Commandant la 5ème Division blindée et moi
même, étroitement unis par la même conception de notre devoir.

" Il en est de même dans les arrondissements pour les Sous-Préfets, les
Commandants de Secteurs, les Commandants de Quartiers."

" A travers vous tous, je demande aux populations de ce département de
ne pas écouter les fausses nouvelles et les propos alarmistes, de ne pas
se départir de leur calme, de leur confiance. "

" Le combat pour l'Algérie Française continue et nous le gagnerons."

On veut bien m'approuver et applaudir.

 

Et je laisse mon fauteuil au Secrétaire Général pour la suite des
travaux de l'Assemblée Départementale, afin de rejoindre mon Cabinet où,
je pense, que de nombreux soucis et préoccupations vont m'attendre.

J'y trouve le texte d'un télégramme remis par le Maire à la poste,
adressé au Président de la République, demandant: "pour éviter la guerre
civile et empêcher les effusions de sang, qu'il soit fait appel au
Général de GAULLE pour instituer un Gouvernement de Salut Public."

Nous sommes le 14 mai à 10 heures 30. C'est la première fois que dans
cette ville, injustement sans doute surnommée pendant l'occupation "le
Petit Berlin" , est prononcé comme celui d'un sauveur possible de
l'Algérie, le nom du Général de GAULLE.

Vingt quatre heures avant que le nom de cette personnalité prestigieuse
soit lancée par le Général SALAN du balcon du Gouvernement Général, à la
foule massée sur le forum.

A la fin de la matinée, les événements se précipitent, dans la ville qui
avait, jusqu'ici, gardé son aspect habituel.

Les principales dispositions prises ont permis d'isoler, par téléphone,
Mostaganem des "insurgés d'Alger". 

Mais nul ne pouvait empêcher Radio-Alger de pénétrer dans chaque foyer
et d'y donner des consignes. Nous avions là la démonstration, si tant
est qu'il soit utile de la faire, que les pouvoirs publics et les moyens
dont ils disposent, si importants soient-ils, ne pèsent, ne comptent
plus, au moment où la radio leur échappe.

Radio-Alger a donc lancé ce matin un appel à la mobilisation des Unités
territoriales. Elle a annoncé que le Comité de Salut Public a décidé
d'assumer, dans toute l'Algérie, les pouvoirs civils et militaires.

 

A Mostaganem, comme dans chaque ville, comme dans chaque village, des
émissaires vont alors de porte en porte propager les mots d'ordre.
Chacun doit s'équiper et se rassembler.

Le lieu de concentration est fixé, pour ceux de la ville comme pour ceux
des localités avoisinantes, devant le P.C. des Unités Territoriales, sur
la place de l'Eglise, à quelques cinquante mètres de la Préfecture.

A midi, le Maire, M. LAUGIER, jusqu'ici réservé et attentiste, craignant
de se laisser déborder et de perdre sa Mairie, décide de passer à
l'action et de prendre l'initiative.

Il constitue un Comité de Salut Public dont il assume la présidence.

 

Pour continuer ce récit, le mieux, je pense, est de donner maintenant,
ci-après le déroulement des événements, heure par heure, tel que je l'ai
noté le soir venu, après ce qui avait été une dure et chaude journée.

12 H. 55- : Cinq cents UT sont réunis devant leur P.C. près de la
Préfecture où les dispositions suivantes ont été prises :

- pas de service d'ordre apparent, ;

- portes fermées et garde intérieure C .R .S. doublée ,

- quinze gendarmes à proximité,

- cent hommes de la Compagnie Q .G .en réserve à la caserne et
susceptibles d'intervenir dans les cinq minutes.

 

Le Général m'informe que ses troupes ont reçu l'ordre de ne pas tirer.
Il demande d'éviter les chocs et de gagner du temps. Il envoie le
Colonel DORE, Commandant de la Subdivision, sur place.

Enfin, la gendarmerie mobile de Relizane reçoit l'ordre de faire
mouvement dans l'apràs-midi.

Depuis le matin, Radio-Alger ne cessait d'appeler la population et les
U.T. à manifester, à constituer partout des Comités de Salut Public.

 

13 H. 05 -

Lecture à la radio d'Oran de ma déclaration au Conseil Général. C'est un
des derniers, le dernier sans doute, acte de loyalisme de Radio-Oran
avant que ce poste ne tombe aux mains des manifestants et des U.T. à 14
heures.

 

13 H. 05 à 13 H. 30 -

Manifestation des U.T. devant leur P.C., harangue violente de certains
orateurs, atmosphère tendue, appels au calme du Colonel DORE qui n'est
pas applaudi, mais écouté.

Les U.T. sont grossies de 200 à 300 jeunes gens qui vont désormais
constituer les éléments bruyants et dynamiques de la manifestation.

 

13 H. 45 -

La manifestation s'est déplacée vers la mairie et rassemble maintenant
plus de 1.500 personnes. Le Maire annonce la création d'un Comité de
Salut Public.

 

14 H. 15 à 16 H. -

Violente poussée sur la Préfecture, cris hostiles à mon égard et "Massu
au pouvoir"

Les manifestants commencent à desceller les volets, à tenter d'enfoncer
les portes. La manifestation se prolonge avec des alternances de départs
vers la Mairie et de retours sur la Préfecture.

 

16 H. -

Annonce de la constitution du Comité de Salut Public qui "se met
immédiatement en relation avec Alger et aux ordres du Comité de Salut
Public d'Alger".

Le receveur des P.T.T. me demande si l'interdiction des relations
téléphoniques et télégraphiques avec Alger doit être maintenue en ce qui
concerne le Comité de Salut Public. Réponse affirmative.

Communication téléphonique avec M. LAMBERT, qui me fait connaître
l'extrême gravité de la situation à Oran où des dizaines de milliers de
manifestants montent à l'assaut de la Préfecture. Il a demandé au
Président du Conseil si, pour la défendre, il pouvait aller jusqu'à
ordonner le feu. La réponse a été négative.

 

19 H. -

Reprise de la tension au Comité de Salut Public à la constatation que
ses communications téléphoniques et télégraphiques ne sont pas assurées.

Les U.T. s'introduisent à la poste, afin de la contrôler. Je reçois une
communication téléphonique du Maire, désormais Président du Comité de
Salut Public, qui m'informe que, devant cette situation, le Comité de
Salut Public a décidé de s'installer à la Préfecture. Il me demande,
afin d'éviter tout incident, de ne pas m'y opposer. Bien entendu, je
refuse.

Les événements d'Oran commencent à être connus. La Préfecture a été
envahie, l'I.G.A.M.E. blessé, a dû la quitter après avoir remis ses
pouvoirs spéciaux au Général RETHORE. L'invasion ainsi que la mise à sac
de la Sous-Préfecture de Sidi-bel-Abbès sont également annoncées.

 

19 H. 15 -

Les Renseignements Généraux signalent que des parachutistes aurait été
aperçue en ville avec des autos-mitrailleuses. Ce sont des éléments
venus de l'extérieur puisqu'il n'y a pas de parachutistes dans le
département.

M'étant fait confirmer l'installation des U.T. à la poste, où ils
contrôlent désormais le trafic téléphonique, je demande au Général de la
faire occuper par des éléments militaires.

Le Commissaire GRASSER me fait un compte-rendu pessimiste de la
situation en ville et craint le pire, c'est-à-dire un nouvel assaut de
la Préfecture vers 20 heures 30. Les U.T. sont repris en main
individuellement chez eux. Et la foule risque d'autant plus d'être
incisive qu'elle connaît la consigne des militaires de ne pas tirer.

 

19 H. 30 -

Devant la gravité de la situation, la nécessité de sauvegarder la
Préfecture, seul objectif depuis 13 heures des manifestants, je propose
au Général, par l'intermédiaire de son chef d'Etat-Major, le Colonel
VERBEKE, que j'ai convoqué à la Préfecture :

- d'annoncer le passation des pouvoirs spéciaux au Général. Ceci est, en
fait, réalisé depuis août 1957, mais le public non informé interprétera
cette annonce comme une concession;

- d'annoncer que l'officier supérieur de l'Etat-Major mixte s'installe à
la Préfecture. La volonté des manifestants étant de tout faire pour
respecter et ménager l'armée, cette décision doit permettre d'éviter une
occupation de force de la Préfecture et de la station radio.

 

19 H.40 -

Le Colonel VERBEKE repart au Q.G. du Général.

 

19 H. 45- .

Le Général, téléphoniquement, donne son accord et transmet les décisions
ainsi prises au Comité de Salut Public.

Je signe un arrêté déléguant à l'autorité militaire l'ensemble des
pouvoirs spéciaux. 

 

20 H.?-

Le Président du Comité de Salut Public lit au balcon de l'Hôtel-de-Ville
un message du Général DUDOGNON annonçant la passation des pouvoirs.

La foule, satisfaite, se disloque, sauf deux ou trois cents personnes.

Le reste de la soirée est occupée à prendre des dispositions pour
renforcer les issues de la Préfecture et, en particulier, le portail
d'entrée qui a failli céder dans l'après-midi sous la poussée des
manifestants.

Au moment où se termine cette journée, il est intéressant de noter
l'attitude des Musulmans. Ceux-ci n'ont participé à aucune
manifestation. Ils étaient en ville comme à l'accoutumée, peut-être même
plus nombreux, stationnant sur les trottoirs et regardant population
européenne, comme si cette affaire ne les concernait pas.

 

Ainsi, en quelques heures, la situation a-t-elle considérablement
évoluée. Après Alger, mardi soir, le mouvement, comme on pouvait
l'envisager, a gagné l'Oranie. Le verrou d'Oran a sauté aux dernières
heures de l'après-midi du 14, les autorités régulières sont éliminées,
les manifestants, maîtres de la situation.

La vague a déferlé jusqu'à Mostaganem, mais le Préfet est encore à son
poste à la Préfecture, la liaison étroite toujours entretenue entre
chefs civils et militaires.

Ces derniers, dont rien ne permet de mettre en doute la loyauté et le
civisme, ont maintenant la totalité des responsabilités du maintien de
l'ordre, et disposent pour cela de tous les moyens en hommes et en
textes. Et ils détiennent ces pouvoirs d'une délégation régulièrement
faite, conformément à la loi.

Tout est donc en place pour une remise en ordre, si l'Algérie est la
France, et si le Gouvernement de la France s'y fait obéir.

Et le sang n'a pas coulé ...

 

 

Le lendemain est le jour de l'Ascension.

A travers les bouleversements et les révolutions, demeure le cycle des
jours fériés.

Les administrations sont donc, par conséquent, fermées et c'est dans une
Préfecture en sommeil que je vais passer cette journée.

L'Hôtel de Ville connaît, lui , des moments plus agités.

Le Comité de Salut Public, depuis hier soir, siège sans désemparer,
présidé par le Maire. Il a été improvisé dans l'après-midi du 14 mai et
sa composition s'en ressent. Il y a là trente-deux personnes dont trois
Musulmans seulement. On y retrouve tous les membres européens de la
Délégation spéciale (le conseil municipal) sauf les socialistes, exclus
d'autorité. Mais les anciens Conseillers Municipaux écartés il y a
quelques semaines, sont là de nouveau. Une délégation des Unités
Territoriales y siège. Il y a également six officiers et sous-officiers
"délégués par les unités de l'armée d'active" qui, en fait, se sont
présentés d'eux-mêmes et devaient être sommés, dès le lendemain, par le
Commandant militaire d'avoir à se démettre sous menace de sanctions.
Tout cela est parfaitement arbitraire et peu représentatif.

Un seul nom nouveau émerge dans ce Comité de Salut Public: celui de
Pierre PUECH-SANSON, seule personnalité gaulliste de la ville, qui jouit
de l'estime et de la considération générales.

C'est un homme que je connais bien. Je me réjouis de le savoir là.

 

En fin de matinée, je réussis à joindre au téléphone M. LAMBERT, réfugié
au P.C. du Général RETHORE, Commandant le corps d'armée d'Oran. Il
m'annonce son départ imminent dans l'après-midi pour Paris. Il est
évident que nous ne pouvons plus avoir par fil une longue et discrète
conversation. Aussi MALFAIT part-il immédiatement à Oran afin de pouvoir
joindre M. LAMBERT avant son départ, lui donner des indications sur la
situation ici, et recueillir éventuellement ses dernières instructions.

A son retour, mon collaborateur me rend compte de sa conversation avec
l'I.G.A.M.E. qu'il a pu voir quelques instants, juste avant son départ.

M. LAMBERT lui a confirmé qu'à son avis le mouvement actuel était
manifestement insurrectionnel et que l'administration ne pouvait ni ne
devait s'y associer. Il l'a chargé de me conseiller, si je ne pouvais à
l'avenir exercer mes fonctions. de ne pas rester à Mostaganem.

Pendant ce temps, les événements ont continué à se précipiter.

 

Le Général SALAN venait implicitement de se rallier aux manifestants
d'Alger ou, tout au moins, de s'affranchir de son allégeance à l'égard
du Gouvernement, en terminant par un "Vive de GAULLE!" une de ses
déclarations au Forum.

Il semblait difficile - mais sait-on jamais - de concilier cette
attitude avec les affirmations répandues par la radio d'Alger, selon
lesquelles le Commandant en chef avait reçu du Gouvernement la mission
d'assumer les pouvoirs civils et militaires en Algérie.

Si le Général SALAN exerçait bien les pouvoirs civils sur l'ensemble de
l'Algérie, par délégation du Gouvernement, le premier geste de celui-ci
aurait été, bien entendu, d'en informer les Préfets. Tout serait alors
devenu simple. Mais cela n'est pas. 

 

En ce qui me concerne, en effet, je continue à ne rien recevoir comme
instructions, ni d'Alger, ni d'Oran, ni de Paris, malgré le maintien des
liaisons téléphoniques et l'existence du réseau de transmissions du
Ministère de l'Intérieur, dont j'ai toujours le contrôle.

Sur le plan local, les administrations restent loyales.

Les responsables des services de police continuent à m'informer et aussi
à demander des instructions. Je me dois de les renvoyer, sur ce dernier
point, à l'autorité militaire, en application de la délégation faite.

Le Conseiller Général de Mostaganem. M. NEGREL, vient me voir pendant un
long moment. Il m'affirme avec véhémence sa sympathie et son désir,
qu'il dit être partagé par tous, de me voir rallier le mouvement en
cours, de ne pas me couper de tous ceux dont j'ai partagé le sort, les
difficultés et les espoirs depuis le 1er janvier 1957. Il est désolé de
m'entendre lui répondre que les Préfets ont des servitudes et des
devoirs dont ils ne peuvent s'affranchir. Ils ne peuvent manquer de
loyauté à l'égard du Gouvernement de la République. Ne pas le faire
serait une sorte de trahison ...

" - Même si cela doit arrêter votre carrière?" 

" - Bien sûr. "

 

Vers 18 heures enfin, nous nous retrouvons dans mon bureau avec le
Général DUDOGNON, le plus haut responsable militaire du département,
préoccupé et cherchant sa voie. 

C'est un homme droit et simple.

Il estime que l'Armée doit s'occuper des affaires militaires, et les
civils des affaires civiles. Le Comité de Salut Public ne cesse de lui
faire des avances auxquelles il entend bien ne pas répondre. Il a donné
des instructions pour que tous ceux placés sous ses ordres restent
parfaitement neutres et entend qu'aucun militaire ne siège, à ce titre,
dans les Comités de Salut Public.

Pour le confirmer dans cet état d'esprit, il souhaiterait recevoir des
ordres, et il m'avoue n'en avoir pas plus que moi-même. En attendant, il
désirerait éviter tout incident, et son seul souci est, en fait, la
Préfecture et le Préfet.

En effet, les" insurgés" se sont contentés hier d'une déclaration, mais
ont aujourd'hui l'impression d'avoir été abusés.

L'administration régulière continue à fonctionner sous l'autorité du
Préfet, et aucun fait concret n'est venu consacrer la "révolution" à
Mostaganem.

Cependant, on sait maintenant qu'à Oran, le Préfet est parti et que le
Comité de Salut Public est installé à la Préfecture; qu'à Alger, le
Préfet s'est rallié et que le Comité de Salut Public siège sans
désemparer dans les bureaux du ministère de l'Algérie.

La radio annonce un peu partout des victoires de ce genre.

Mes révolutionnaires de l'Hôtel de Ville rongent un peu leur frein, et
pensent tout naturellement comme partout ailleurs, que si la Préfecture
est le symbole du pouvoir, il n'y aura vraiment quelque chose de changé
que si le Comité de Salut Public s'y installe.

Le Général DUDOGNON m'avoue ses appréhensions. La manifestation d'hier
que nous avons pu, au dernier moment, détourner de son objet, risque de
reprendre d'un moment à l'autre. La Préfecture, nous le savons, n'est
pas facile à défendre. Il faudrait pour cela risquer des heurts sérieux
entre service d'ordre et manifestants, peut-être des effusions de sang.
L'autorité militaire n'entend pas aller jusque là.

Alors, suggère le Général, ne pourrait-on faire renoncer à de telles
intentions en apportant la preuve que la Préfecture est totalement
neutralisée, que le Préfet ne joue plus aucun rôle ...

Il n'insiste pas, tout gêné d'être amené à faire de semblables
suggestions, alors que nous avions ensemble, pendant plus d'un an,
travaillé à la même cause, dans une confiance et une estime qui ne
s'étaient à aucun moment démenties.

Nous nous séparons sans conclure. Mais je sens bien, tout au long de
cette journée du 15 mai, se développer cette sorte de manoeuvre
d'isolement qui se précisera encore le jour suivant, avec la menace, de
plus en plus affirmée, d'un nouvel assaut de la Préfecture.

 

Chaque jour qui passe accentue la mise en veilleuse des autorités
civiles.

Ce matin du vendredi 16 mai, on apprend que MM.CHAUSSADE et PECOUD,
respectivement Secrétaire Général du Ministère de l'Algérie et Directeur
de la Sûreté Nationale, ont été remplacés.

Il n'y a plus à Alger aucun représentant du Gouvernement sur lequel nous
puissions nous appuyer. A disparu en même temps que l'I.GA.M.E., le
relais d'Oran où, malgré son intelligence et son courage, le Secrétaire
Général ne peut qu'expédier les affaires courantes. Les Comités de Salut
Public, un peu partout, s'installent pour durer.

Cependant, Paris se durcit, avec l'entrée au Gouvernement de M. Guy
MOLLET et des Ministres socialistes. Mais cela ne vient pas jusqu'à
nous, au contraire.

La coupure, en effet, s'accentue entre la Métropole et l'Algérie.

A Mostaganem, où mon isolement se fait plus complet, les militaires,
gênés, ne font rien pour m'aider à le rompre.

Mes communications téléphoniques sont, soit refusées, soit coupées, soit
écoutées. Il n'est plus possible d'obtenir Paris. Et l'on reparle
sérieusement, parmi les éléments les plus agités de l'Hôtel de Ville, de
lancer un commando à la Préfecture.

J'ai, depuis 24 heures, - confirmé dans cette intention par l'ultime
suggestion de M. LAMBERT, - le désir de me donner de l'air. Me
transformer en prisonnier dans ma propre maison, en otage peut-être
demain, risquer de voir occuper la Préfecture par des irresponsables,
n'est pas supportable.

Les militaires pourront-ils garantir la sauvegarde de la Préfecture si
je n'y suis plus et si je les autorise à y installer un de leurs
représentants ? Le Général DUDOGNON, que je vois longuement en cette fin
d'après-midi du 16 mai, ne me cache pas le soulagement qui serait le
sien si je prenais une telle détermination.

Il m'assure alors qu'il veillerait personnellement:

- à protéger les bâtiments administratifs, à l'instar des bâtiments
militaires,

- à assurer la sécurité absolue des membres de l'Administration
Préfectorale et des fonctionnaires de Préfecture et des services
extérieurs,

- à ne se mêler à aucun moment de questions administratives assurées
comme il est de tradition en l'absence du Préfet, par le Secrétaire
Général de Préfecture,

- à n'officialiser à aucun moment les Comités de Salut Public, et en
particulier à leur interdire toute occupation de la Préfecture.

 

Tout cela entraîne ma décision.

 

Le lendemain matin, à Oran, je suis informé des instructions du nouveau
Ministre de l'Intérieur, M. Jules MOCH, adressées à tous les Préfets
métropolitains ou algériens, de ne pas demeurer dans leur Préfecture,
s'ils étaient mis dans l'impossibilité d'assumer leur tâche.

Ainsi, ce qui m'avait déterminé à quitter Mostaganem, dans le souci
essentiel de ne pas ajouter une cause de désordre, trouve ainsi sa
confirmation dans les instructions du gouvernement.

Il ne me restera plus, quelques jours plus tard, avec la plus grande
majorité des Préfets d'Algérie, d'autre solution que celle de regagner
la Métropole.

Une période de l'histoire algérienne, celle commencée avec la création
des nouveaux départements, se termine.

Avec la disparition de l'administration civile, la loi-cadre est morte.
On efface tout et on recommence. Il ne faut pas demander de s'en réjouir
à ceux qui ont vécu cette expérience, en ont vu les résultats, en ont
mesuré les chances.

 

L'escorteur "BAMBARA", sur lequel je prends place la semaine suivante, à
son départ d'Oran, longe la côte dont il ne s'écarte qu'insensiblement.

Eclairée par le soleil couchant, estompée par la brume dorée de cette
belle et chaude fin d'après-midi, Mostaganem se devine, allongée et
rose, au pied du Djebel Diss.

Cette ville, souffrante ou heureuse, laborieuse ou insouciante,
confiante ou révoltée, cette ville telle qu'elle est je l'aurai aimée,
et voici que je m'en détache.

peut-on en vouloir aux hommes angoissés et passionnés, quand, croyant se
sauver, ils tournent le dos à la raison et se ferment les portes de
l'espérance? 

 
-- 

 


UBU

Après Chirac, n'importe qui pourra être président de la république française.

Mitterand.


DateSujet  Auteur
01.01.
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